L'URSS de 1917 à 1927

II. L'U.R.S.S.

Depuis le début des années 1990, la disparition de l'U.R.S.S., l'accès aux sources historiques, la libération de la mémoire ont ouvert une nouvelle étape qui permet de mieux comprendre le passé récent, mais encore largement méconnu d'un des pays qui ont le plus marqué l'histoire du XXe siècle. Rarement illusions, erreurs de jugement ont été aussi largement partagées. L'accès fermé aux documents, la forte charge politique, idéologique, émotionnelle qu'a représentée, durant la majeure partie du XXe siècle, un pays qui se présentait lui-même comme radicalement différent, ont déréglé les pendules du temps historique, soumis kremlinologues et soviétologues à de redoutables tentations, entre la recherche des « secrets du Kremlin » et celle d'un modèle théorique qui permettrait de trouver une cohérence globale au « système soviétique ».
Les approches globalisantes des uns et des autres ont souvent souffert d'abstraction. Partant de l'idée d'un État tout-puissant exerçant un contrôle absolu sur une société atomisée, devenue docile à la suite d'un endoctrinement massif, le modèle totalitaire en est venu à négliger nombre de composantes de la réalité historique de ce que l'on pourrait, à juste titre, appeler la « période soviétique de l'histoire russe » : le tissu social, la culture et les contre-cultures qui modèlent, souvent plus que les dogmes officiels, les relations entre la société et l'État, les espaces d'autonomie du social et du démographique, plus nombreux qu'on ne l'a souvent écrit. Loin d'avoir été un système figé, résultat d'un processus historique maîtrisé par un parti-État omnipotent, le « système soviétique » a évolué, passant d'un système totalitaire sous Staline à un système que l'on pourrait qualifier d'autoritaire au cours des trois décennies de « sortie du totalitarisme » (milieu des années 1950-milieu des années 1980) qui ont précédé l'implosion de l'U.R.S.S.. S'impose alors la problématique du « changement de modèle », qui seule permet de conceptualiser un cheminement historique dynamique, riche en virages, en volte-face, en débats, en alternatives, en évolutions. La situation nouvelle créée par la disparition de l'U.R.S.S. et l'ouverture d'une partie de ses archives devrait permettre, sans pour autant banaliser le parcours extraordinairement tragique, paroxystique, de la période soviétique de l'histoire russe, de mieux comprendre l'évolution d'un système moins monolithique qu'on ne l'a généralement présenté, mais néanmoins incapable de se réformer en profondeur sans perdre sa spécificité.

II.1. Les difficiles premières années du régime (fin 1917-1921)

II.1.1. La mise en place de la dictature bolchevique

« Une fois que nous aurons pris le pouvoir, nous ne le lâcherons plus », avait annoncé Lénine.
Dès la fin d'octobre 1917, les bolcheviks, qui viennent de prendre le pouvoir, le 25, à l'issue d'un coup d'État, prennent un certain nombre de mesures autoritaires : fermeture des journaux « bourgeois », contrôle de la radio et du télégraphe, arrestation de personnalités des partis d'opposition, tant « bourgeois » que socialistes. Le 28 novembre, les membres du Parti constitutionnel-démocrate sont proscrits comme « ennemis du peuple », une notion inédite et lourde de conséquences. Le 7 décembre est créé la Tcheka (Commission extraordinaire panrusse de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et le sabotage), véritable police politique du nouveau régime, ancêtre du K.G.B. Le 19 janvier 1918, le gouvernement bolchevique fait dissoudre l'assemblée constituante, réunie la veille. Les élections à la Constituante, prévues dès le printemps 1917, ont donné la majorité aux socialistes-révolutionnaires (plus de 40% des suffrages exprimés, contre 22% aux bolcheviks). Pour Lénine, le suffrage universel, source de « majorités formelles », doit s'incliner devant le « droit suprême » le succès de la révolution, incarnée par les bolcheviks et légitimée par la marche en avant de l'histoire.
Après avoir dissous l'assemblée, le gouvernement restreint les prérogatives du Congrès des soviets, réduit l'autonomie de toutes les institutions nées au cours des révolutions de 1917 des soviets, comités d'usine, syndicats, gardes rouges, comités de quartier qui avaient participé à la fois à la destruction des institutions traditionnelles et lutté pour l'affirmation et l'extension de leur propre compétence. Première des revendications ouvrières, le «contrôle ouvrier » des travailleurs sur la gestion des entreprises est rapidement écarté au profit d'un contrôle de l'État, dit « ouvrier », sur les entreprises.
Une incompréhension mutuelle s'installe entre les ouvriers, obsédés par le chômage, la dégradation continue de leur pouvoir d'achat, la faim, et un gouvernement désireux, par souci d'efficacité économique, de fixer des limites à l'autogestion et de procéder aux premières nationalisations. Dès le mois de décembre 1917, le nouveau régime doit faire face à une vague de revendications salariales et de grèves politiques, menées par l'opposition socialiste (mencheviks et socialistes-révolutionnaires) qui proteste contre la mainmise totale des bolcheviks sur le pouvoir. En quelques semaines, les bolcheviks perdent l'essentiel du capital de confiance qu'ils avaient accumulé, dans une partie du monde ouvrier, durant l'année 1917.

II.1.2. De la guerre impérialiste à la guerre civile

La conclusion de la paix est une priorité pour les bolcheviks. Sans paix, c'est l'avenir même de la révolution russe et de la révolution mondiale qui est menacé. Un armistice est conclu le 15 décembre 1917 avec les Puissances centrales, mais le traité de Brest-Litovsk n'est signé que le 3 mars 1918, à la suite de tractations dramatiques pour des dirigeants bolcheviques profondément divisés sur la tactique à mener face aux exigences croissantes des Empires centraux. La majorité est en faveur de la poursuite d'une « guerre révolutionnaire ». Léon Trotski, alors commissaire du peuple aux Affaires étrangères, propose de prolonger indéfiniment les négociations jusqu'au point de rupture, puis d'annoncer que la Russie se retire de la guerre, mais ne signe pas la paix. Face à cette position utopique, Lénine prône l'acceptation, aussi dure fût-elle, des conditions de l'adversaire : dans le contexte chaotique d'une Europe en guerre à la veille d'une révolution mondiale, tout traité risque d'être bientôt caduc.
Le 23 février 1918, après que les armées allemandes eurent avancé de 400 kilomètres en cinq jours, Lénine parvient, à une courte majorité, à imposer son point de vue. Le traité de Brest-Litovsk consacre la perte, par rapport à 1914, de 800 000 kilomètres carrés : la Russie perd l'Ukraine et la Finlande, qui deviennent indépendantes, les pays Baltes et une partie de la Biélorussie qui sont occupés par l'armée allemande, Kars, Batoum et Ardahan, cédés à la Turquie. Ces territoires perdus représentent 32% de la production agricole du pays, 23% de la production industrielle, 75% du charbon et du fer. « Céder de l'espace pour gagner du temps » telle est, pour Lénine, la raison d'être de ce diktat. Mais la trêve est de courte durée. À la guerre impérialiste succède la guerre civile.
« Quiconque reconnaît la guerre de classes doit reconnaître la guerre civile, avait écrit Lénine en septembre 1916. La guerre civile représente dans toute société la continuation, le développement et l'accentuation naturels de la guerre de classes. » Contrairement à la vulgate, la guerre civile ne fut pas imposée aux bolcheviks. Ils l'acceptèrent comme une « continuation naturelle » de la révolution.
Affrontement multiforme, phénomène complexe mettant en jeu des intérêts politiques, nationaux, sociaux, la guerre civile russe provoque une régression sociale, démographique et économique sans précédent, une brutalisation durable des rapports entre l'État et la société, une transformation du bolchevisme théorisant et intellectuel des années pré-révolutionnaires en une idéologie de « modernisation » d'un type très particulier.
Cette guerre civile ne saurait être réduite, comme elle l'a longtemps été, à une lutte entre « Rouges » (bolcheviks) et « Blancs » (tsaristes). Elle apparaît comme un entremêlement inextricable d'affrontements, quatre ans durant, sur des fronts mouvants. Une première catégorie d'affrontements oppose des gouvernements concurrents, disposant d'une force armée régulière et d'un appareil d'État. À ce type d'affrontements « institutionnalisés » correspondent les conflits entre le régime bolchevik et les dizaines de gouvernements antibolcheviques éphémères qui apparaissent, dans diverses régions de l'ex-Empire russe, en 1918-1919. L'année 1918 est marquée par des affrontements de faible envergure, périphériques et toujours localisés, entre le régime bolchevique et des forces d'opposition divisées (gouvernement cosaque du Don de l'ataman Alexis Kaledine ; Armée des volontaires, embryon de la future Armée blanche ; comité des constituants de Samara, d'obédience socialiste-révolutionnaire).
1919 est l'année des grandes campagnes militaires entre des armées blanches désormais nombreuses (plusieurs centaines de milliers d'hommes), soutenues par les anciens alliés de la Russie (Français et Anglais et une Armée rouge réorganisée sur la base du service militaire obligatoire). Les Blancs lancent trois grandes offensives, mal coordonnées, contre les bolcheviks qui tiennent, au centre de la Russie, un territoire réduit à la Moscovie historique. En mars 1919, l'amiral Koltchak organise, depuis ses bases de l'Oural, une offensive en direction de la Volga. Après des succès initiaux, il est contraint de battre en retraite, faute d'avoir su coordonner ses mouvements avec ceux de l'armée du général Denikine, partie du Don vers l'Ukraine et la Russie centrale. Lancée en mai 1919, l'offensive de Denikine, appuyée au nord-ouest par celle du général Ioudenitch dirigée contre Petrograd, parvient, en septembre, à moins de quatre cents kilomètres de Moscou. Néanmoins, en octobre, une puissante contre-offensive de l'Armée rouge repousse les troupes blanches jusqu'en Crimée, où Denikine cède le commandement des restes de l'armée au baron Wrangel qui poursuit une résistance sans espoir jusqu'en novembre 1920.
La deuxième composante de la guerre civile est la dimension nationale. La révolution d'octobre 1917 a libéré les tendances centrifuges. Le décret sur les nationalités (15 novembre 1917) reconnaît l'égalité et la souveraineté des peuples, le droit à l'autodétermination, à la fédération, à la sécession. Il stimule les aspirations à l'autonomie et à l'indépendance qui s'étaient déjà manifestées avec force tout au cours de l'année 1917. En quelques mois, Polonais, Finnois, Baltes, Ukrainiens, Géorgiens, Arméniens, Azéris proclament leur indépendance. Rapidement débordés, les bolcheviks doivent faire marche arrière, pour ne pas perdre l'essentiel de leur assise territoriale et ne pas voir leur pouvoir réduit à la seule Russie. La guerre civile est aussi une guerre de reconquête, par le centre russe et bolchevique, des périphéries de l'ex-Empire tsariste et des nationalités qui s'étaient émancipées depuis 1917. Cette guerre de reconquête ne s'achève qu'en 1921 pour le Caucase, en 1922-1923 pour l'Asie centrale.
La troisième composante de la guerre civile est celle du « front intérieur » : les conflits entre les autorités, qu'elles soient blanches ou rouges, et tous ceux qui s'opposent aux mesures autoritaires (réquisitions, conscription, suspension des libertés fondamentales) prises par chaque camp. Des millions de paysans, déserteurs et insoumis, les « Verts », jouent un rôle souvent décisif dans l'avancée ou la déroute de l'un ou l'autre camp. À l'été de 1919, les désertions et les révoltes paysannes contre la conscription dans l'Armée rouge et dans les détachements de « l'armée de réquisition » bolchevique favorisent la progression des forces de Denikine. À l'inverse, quelques mois plus tard, le soulèvement des paysans sibériens exaspérés par le rétablissement des droits des propriétaires fonciers dans les territoires contrôlés par les Blancs transforme la retraite de l'amiral Koltchak en déroute. En Ukraine, se développe, sous la direction de l'anarchiste Nestor Makhno, un authentique mouvement paysan qui combat les Blancs comme les Rouges. Dans la province de Tambov, les partisans paysans d'Alexandre Antonov tiennent les campagnes pendant deux ans. La guerre civile russe est aussi une immense jacquerie paysanne, commencée à l'été de 1917 avec l'appropriation par la violence des terres des grands propriétaires, une guerre des campagnes contre toute forme d'ingérence extérieure, contre le pouvoir de la ville, pour le maintien de la propriété familiale, la fin des réquisitions et de la conscription, la liberté du commerce, le respect des traditions locales, la pérennité de la commune villageoise comme mode ancestral de « self-government » paysan. De ces trois guerres civiles, les bolcheviks en remportent deux contre les Blancs et les nationalités. Dans la troisième, contre la paysannerie, ils doivent composer.

II.1.3. Le communisme de guerre

Ensemble de mesures extraordinaires, souvent improvisées, prises pour gagner la guerre civile, le communisme de guerre est à la fois la réponse d'un pouvoir dictatorial engagé dans une guerre totale dont dépend sa survie et une expérimentation largement utopique ayant pour objectif « le passage immédiat à la production et à la répartition communistes » (Lénine).
Les bolcheviks ont pris le pouvoir sans programme économique précis, dans un pays à l'économie délabrée par trois années de guerre et de révolution. Les circuits d'échanges entre villes et campagnes sont coupés, les transports désorganisés, la production industrielle a chuté de 75% par rapport à 1913. Après avoir rejeté l'expérience autogestionnaire du « contrôle ouvrier », Lénine, fasciné par le modèle allemand d'économie de guerre, prône le « capitalisme d'État ».
Le communisme de guerre est ainsi caractérisé par une longue suite de mesures qui concentrent toutes les ressources matérielles et humaines du pays entre les mains du pouvoir étatique central. Sont successivement nationalisées les banques, la flotte marchande, les grandes entreprises, puis l'ensemble des petites entreprises. L'État établit le monopole du commerce extérieur (4 mai 1918), puis du commerce intérieur : tous les magasins sont « municipalisés » (21 novembre 1918). Les produits de grande consommation sont rationnés, en fonction de l'origine sociale et du travail de chacun, ouvriers et militaires recevant des rations prioritaires, bien que dérisoires. Dans un grand élan d'utopie, les bolcheviks envisagent même d'abolir l'argent et le paiement des services urbains. Ces expérimentations, qui concernent une minorité, se heurtent à un obstacle fondamental : la résistance du monde rural, c'est-à-dire de plus de 85% de la population. Nourrir les villes, seuls points d'ancrage du pouvoir, est la priorité du régime. Rejetant l'économie de marché, les bolcheviks décident (mai-juin 1918) la réquisition des produits agricoles. Les opérations doivent être menées par des « détachements de ravitaillement », que sont censés épauler d'éphémères « comités de paysans pauvres ». Mais les communautés paysannes restent solidaires face au pouvoir de la ville. Les réquisitions provoquent des milliers de révoltes, qui culminent en 1920-1921 en une véritable guerre paysanne. Mal ravitaillées, soumises à la disette, au froid, au chômage, les villes se vident de leurs habitants. Les ouvriers désertent les usines, dont la production est arrêtée faute de combustible, et s'en retournent dans les campagnes, à la recherche de moyens de subsistance.
Face à la résistance du corps social, le régime multiplie les mesures coercitives : introduction du livret de travail, censé limiter la mobilité de la main-d'oeuvre, « mobilisation générale du travail » (travail obligatoire pour tous les citoyens de seize à cinquante ans), militarisation des usines. Les grèves ouvrières sont sauvagement réprimées (Toula, Astrakhan, mars 1919), les militants mencheviques, socialistes-révolutionnaires, anarchistes pourchassés et emprisonnés. Les effectifs de la Tcheka ne cessent de croître (70 000 hommes au début de 1919 ; plus de 200 000 au début de 1921). Les camps de concentration (regroupant « otages », « ennemis de classe » et « éléments étrangers » arrêtés préventivement en vertu d'une simple mesure administrative) et les camps de travail (où sont enfermés ceux qui ont fait l'objet d'une condamnation) comptent, à l'été 1921, entre 150 000 et 300 000 détenus.
Militarisation intégrale de l'économie, mesures dictatoriales et terreur contribuent, de manière décisive, à la victoire d'un régime auquel les grandes puissances ne donnaient, en 1918, pas la moindre chance de survie.
Malgré un nombre de désertions encore très élevé (au moins 2 millions en 1919-1920), l'Armée rouge, réorganisée sur la base de la conscription, encadrée par des officiers de carrière ralliés aux bolcheviks, représente une force considérable (jusqu'à 600 000 hommes en état de combattre, sur plusieurs millions de mobilisés), bénéficiant de toutes les priorités économiques. Une des grandes forces des bolcheviks est leur capacité de lier question sociale et question nationale. Ils parviennent, malgré l'impopularité de leur politique de réquisitions, à se présenter à la fois comme les garants de la réforme agraire et comme les défenseurs de la mère patrie, menacée par les interventionnistes étrangers alliés des Blancs. Sur ces deux terrains décisifs, leurs adversaires, divisés par des ambitions personnelles, bons militaires mais piètres politiciens, commettent des fautes politiques qui leur sont fatales.

II.1.4. Le tournant de 1921

La dernière armée blanche vaincue, le régime doit affronter (automne 1920-été 1921) une flambée sans précédent de révoltes paysannes. Contre les Aigles noirs (paysans tatars et bachkirs) de la province de Samara, contre les détachements anarchistes de Makhno, contre l'armée paysanne du socialiste-révolutionnaire Antonov qui tient la province de Tambov, le gouvernement bolchevique lance de véritables expéditions militaires punitives, utilisant gaz asphyxiants et aviation, déportant les populations de centaines de villages. La résistance paysanne est vaincue avec l'arrivée, en 1921, d'une terrible famine qui ravage les régions de la Volga, où une grande sécheresse, endémique dans ces régions, aggrave les dégâts causés par des années de réquisition. Plus de cinq millions de personnes meurent de faim. Ces morts s'ajoutent aux deux millions de personnes emportées par le typhus et aux deux millions de victimes de la guerre civile.
Dans les villes en proie à la disette, où la population a fortement diminué (en 1921, Moscou et Petrograd ont perdu la moitié de leur population par rapport à 1917), l'agitation ouvrière est endémique. En janvier-février, grèves et marches de la faim se multiplient. Le 28 février, les marins de la base navale de Kronstadt, située au large de Petrograd, se mutinent. Leurs revendications rejoignent celles de la majorité des ouvriers de Petrograd en grève : élections libres de soviets, liberté de presse et de réunion pour toutes les forces socialistes, suppression des réquisitions et rétablissement du marché libre, fin de la dictature de la « commissarocratie bolchevique ».
Tout en réprimant sans pitié la Commune de Kronstadt au terme de dix jours de combats acharnés (8-18 mars 1921) , le gouvernement bolchevique, qui vient de réunir, à Moscou, le Xe congrès du parti, est contraint de faire des concessions, face au mécontentement populaire général. Les réquisitions sont remplacées par un impôt en nature ; la liberté du commerce est rétablie ; quelques mois plus tard (juillet 1921), les petites entreprises (moins de 21 salariés) sont dénationalisées. Ces mesures inaugurent une nouvelle politique économique, la N.E.P. L'État, cependant, conserve le contrôle exclusif des « hauteurs dominantes », grandes entreprises, banques, richesses du sous-sol, monopole du commerce extérieur.
Après quatre années de révolution et de guerre civile, Lénine aboutit à des opinions très voisines de celles que professaient, en 1917, tous les socialistes qui le combattaient, à savoir que le passage au socialisme demanderait du temps. La libéralisation économique ne va pas de pair, cependant, avec une démocratisation politique. Au contraire : une nouvelle vague de répression s'abat sur les mencheviks, les socialistes-révolutionnaires, l'Église orthodoxe (campagne de confiscation des objets du culte en 1922) l'intelligentsia (expulsion de plus de cent intellectuels prestigieux en 1922). Le renforcement de la dictature politique n'épargne pas le parti bolchevique lui-même : le Xe congrès proscrit les fractions au sein du Parti bolchevique ; les militants sont soumis à une purge sévère. L'accroissement des pouvoirs d'organes bureaucratiques de contrôle et de nomination (Orgburo, secrétariat du comité central, dirigé depuis le 4 avril 1922 par Joseph Staline) se double d'une surveillance policière des communistes soupçonnés de « fractionnisme ». Les contradictions entre l'assouplissement de la mainmise étatique sur l'économie et le renforcement de la dictature politique témoignent de la fragilité du tournant de la N.E.P..

II.1.5. La vie de Vladimir Ilitch Oulianov, père de la révolution russe

Théoricien politique et homme d'action, le premier des héritiers de Marx à mener une révolution à la victoire, Lénine a jeté les bases du système soviétique. Menant de pair une réflexion théorique originale et une action d'organisation intense, il fut considéré de son vivant comme le véritable père de la révolution russe.
Né en avril 1870, à Simbirsk, dans une famille de la bourgeoisie intellectuelle, Vladimir Ilitch Oulianov reçut une éducation de niveau élevé. Son père, inspecteur de l'enseignement, illustre les changements sociaux profonds intervenus dans l'Empire russe après l'abolition du servage en 1861 : sa carrière professionnelle lui permet une réelle ascension sociale, consacrée par son anoblissement en 1876. L'exécution, en 1887, du frère aîné de Vladimir Ilitch Oulianov pour participation à une tentative d'assassinat contre le tsar Alexandre III va jouer un rôle déterminant dans l'engagement du jeune homme : l'échec de ce complot, fomenté par des populistes (narodniki en russe), l'incitera à entrer en contact, après ses études secondaires, avec les groupes d'obédience marxiste, à Kazan puis à Samara.
Expulsé de l'université de Kazan, Oulianov poursuit néanmoins ses études. Il est autorisé à passer ses examens à Saint-Pétersbourg, et il obtient brillamment son diplôme d'avocat. Il est admis à plaider en juillet 1892, mais passe plus de temps à militer parallèlement dans des cercles d'ouvriers et d'étudiants. Ses premiers textes politiques (sur le paysannat, sur l'économie), écrits en 1893, ne seront publiés qu'après sa mort. Il publie en 1894 Ce que sont les « Amis du peuple » et comment ils luttent contre les sociaux-démocrates, dirigé contre les populistes. A l'image de ses mots d'ordre et de sa doctrine, et aussi des affrontements de l'époque, son style est volontiers polémique, d'une ironie parfois féroce : il cherche à la fois à disqualifier des concurrents, souvent présentés comme des ennemis, et à mobiliser des militants en sa faveur lors des luttes acharnées entre organisations révolutionnaires rivales.
En 1894, il rencontre sa future femme, Nadejda Kroupskaïa, qui l'accompagnera constamment dans ses combats politiques.
Après un voyage qui le mène en Suisse à Genève (où il rencontre Plekhanov), à Paris (où il voit Paul Lafargue) et à Berlin (où il a des contacts avec Liebknecht), Oulianov est arrêté en décembre 1895 à Saint-Pétersbourg. Condamné à trois ans de relégation en Sibérie, il profite de son inactivité forcée pour écrire le Développement du capitalisme en Russie (1899). Il soutient dans cet ouvrage que, en additionnant les ouvriers de la grande industrie et les salariés agricoles, son pays compte 50 millions de prolétaires et semi-prolétaires. Cette image de la classe ouvrière présentant celle-ci comme la force dominante de la société russe (alors que les statistiques officielles recensent seulement 2 millions d'ouvriers pour 128 millions d'habitants, en 1897) est appelée à légitimer la voie révolutionnaire et à confirmer la thèse de l'auteur, selon laquelle l'économie russe a subi des transformations économiques majeures : la pénétration du capitalisme y est irréversible, comme le montre le triomphe des lois du marché dans l'agriculture.
Dès lors, il est absurde d'envisager - à la façon des courants slavophiles ou populistes - une spécificité russe qui justifierait le choix d'un développement particulier, différent de celui de l'Europe occidentale. Au contraire, pour Oulianov, la Russie ne peut se passer de l'étape du capitalisme industriel, malgré l'importance du secteur agricole. Ce qui freine dans ce pays le développement capitaliste et l'essor de la civilisation, c'est l'autocratie en tant que régime politique et rapport social profondément ancré dans toute la société. La bourgeoisie russe, quant à elle, est incapable de libéraliser le régime et, contrairement à ses homologues de France ou de Grande-Bretagne, elle ne conduit pas le processus de modernisation, et le sol russe reste encombré d'institutions et de groupes sociaux moyenâgeux.

II.1.5.1. La conception léniniste du parti

En 1898, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) se constitue sans lui : étant déporté en Sibérie, il ne peut que suivre les travaux des neuf délégués réunis à Minsk, qui publient un manifeste annonçant la naissance du nouveau parti. Mais dès sa libération, en janvier 1900, Oulianov est chargé de l'organisation du journal du parti, l'Iskra (« l'étincelle »), dont le premier numéro paraît le 24 décembre 1900. Il adopte le pseudonyme de Lénine, pour la première fois en décembre 1901, dans un article de la revue Zaria (de Léna, nom d'un bagne de Sibérie où avait eu lieu une révolte durement réprimée).
La doctrine de Lénine se forme à partir de sa lecture de Marx et de sa pratique révolutionnaire, mais aussi dans le feu des polémiques contre les populistes, contre les révisionnistes, contre Rosa Luxemburg, et bientôt contre les mencheviks. Pour Lénine, les luttes de tendances ont un sens politique profond ; loin d'affaiblir le parti révolutionnaire, elles doivent servir à le renforcer en dégageant peu à peu une ligne juste, confirmée par la réalité.
Ainsi, la conception du parti selon Lénine est conditionnée par l'absence, en Russie, d'une bourgeoisie éclairée. Ce manque a des conséquences multiples : les ouvriers ne se sont pas heurtés à une bourgeoisie libérale et n'ont pas acquis, comme ceux de l'Occident, une culture politique à travers la lutte des classes. Pour eux, la conscience de classe sociale-démocrate ne peut venir que de l'extérieur, notamment des intellectuels. C'est au parti qu'incombe la tâche de former la conscience de classe, mais aussi de transformer le rapport de forces entre les classes. Tel un levier, le parti multiplie la force, à une condition impérative : qu'il crée et entretienne l'« unité de la volonté ». Le parti est efficace s'il est discipliné, hiérarchisé et régulé par une division du travail sous une commande centrale. Contre Rosa Luxemburg, qui croit à la spontanéité des masses et à leurs propres moyens de lutte, notamment la grève de masse, Lénine affirme la nécessité d'un parti composé de « révolutionnaires professionnels » qui jouent un rôle dirigeant. Ainsi, la lutte des classes est moins l'effet de transformations sociales spontanées que le résultat de l'action délibérée du parti : c'est celui-ci qui guide le prolétariat en lui donnant la force que les ouvriers, dispersés, ne possèdent pas, et qui leur communique la vérité.
La question de l'organisation fut au coeur des conflits entre les courants de la social-démocratie russe. La polémique avec Martov, dont Lénine critiquait la conception « élastique » du parti - selon ses propres termes -, est à la base du bolchevisme. Lors du congrès du POSDR de 1903, c'est la conception de Martov qui l'emporta, mais les partisans de Lénine furent majoritaires (« bolcheviks ») au comité directeur, ceux de Martov étant désormais les minoritaires (« mencheviks »). Cependant, les rapports de force entre les deux tendances fluctuent.

II.1.5.2. La révolution de 1905 et les années de construction

A la veille de 1905, les mencheviks sont majoritaires, mais la révolution manquée va tout bouleverser. Lors du Dimanche rouge, Lénine se trouve en Suisse, d'où il tâche de suivre les événements. Quelques semaines plus tard, il rencontre le pope Gapone à Genève, et Lénine tente, sans succès de le convertir à ses idées : à son retour en Russie, Gapone deviendra un agent provocateur. Lénine décide à son tour de rentrer en Russie et tente de convaincre les bolcheviks de ne pas boycotter la Douma. Dans le même temps, il lutte contre les manoeuvres des mencheviks et appelle à la convocation d'un nouveau congrès. Après la dissolution de la Douma par Stolypine en 1906, Lénine se réfugie en Finlande, d'où il fait paraître son nouveau journal, Proletary.
Lors du Ve congrès du POSDR, à Londres, sa ligne triomphe : contre les « opportunistes », contre les cadets, en faveur de la participation à la nouvelle Douma. Mais il est obligé de fuir la Finlande et se réfugie en Suède en 1907, puis, de là, à Genève et à Paris, où il vit des années très difficiles, tant financièrement que politiquement. Il s'installe ensuite en Pologne autrichienne, à Cracovie, près de la frontière russe, d'où il compte pouvoir influer plus directement sur ses camarades restés en Russie. Lénine dirige un nouveau journal, la Pravda ; Zinoviev est auprès de lui à Paris et à Cracovie, ainsi que Kamenev jusqu'à son retour en Russie. Lénine est également aidé par sa femme et la Française Elisabeth Armand, dite Inessa ou Inès Armand, rencontrée à Paris en 1910, qui joue souvent le rôle d'émissaire. En Russie, Staline, jusqu'à sa première arrestation en 1911, organise la parution de la Pravda, avec l'aide de Molotov, puis est remplacé par Sverdlov. Staline, bien que déporté en Sibérie en 1913, d'où il ne reviendra qu'en 1917, avait été introduit par Lénine au Comité central en 1912, en vertu d'un droit de cooptation pourtant tombé en désuétude. Ordjonikidze travaille à l'organisation des bolcheviks. Le scandale du chef des députés bolcheviques à la Douma, Malinovski, qui se révèle être un policier infiltré, n'atteint pas Lénine, qui lui faisait pourtant confiance, contre l'avis de Boukharine.
Le monolithisme du parti s'accentue, les débats en son sein sont limités ou interdits: le parti unique doit être totalement unifié pour réaliser la cohésion de la société. Comme le notent les premiers critiques, russes (libéraux ou mencheviks) ou étrangers (ainsi Bertrand Russell), du nouveau pouvoir, le socialisme repose sur l'appareil politico- policier dont le parti est la colonne vertébrale. Lénine reconnaît lui-même que, dans une sorte de renversement de l'importance des instances sociales telles que Marx les avaient établies, il avait été de l'avant en 1917 pour prendre le pouvoir mais que le parti avait dû procéder à une véritable construction des bases économiques du socialisme. Il en est né la nécessité d'étendre l'épuration aux dignitaires du parti : la purge permanente fut alors instaurée.
En 1912, la scission avec les mencheviks est consommée lors d'une conférence tenue à Prague.

II.1.5.3. La Grande Guerre

La guerre qui éclate en 1914 surprend Lénine, qui la jugeait peu probable mais qui la souhaitait, s'appuyant sur les précédents des guerres franco-prussienne et russo-japonaise qui avaient débouché sur la Commune de Paris et la révolution de 1905 en Russie. Le 7 août, Lénine est arrêté pour espionnage - il se trouvait en effet en territoire autrichien - mais est libéré peu après et part aussitôt pour la Suisse. La faillite de la IIe Internationale, dont tous les chefs avaient voté les crédits de guerre et s'engageaient dans des politiques d'union sacrée, lui semble irréversible. Dès lors, le travail de Lénine va consister à faire émerger l'idée du défaitisme révolutionnaire.
En février 1915, il définit la position du parti bolchevique : « La défaite de l'armée gouvernementale affaiblit ledit gouvernement, contribue à l'affranchissement des peuples opprimés par lui et facilite la guerre civile contre les classes dirigeantes. C'est particulièrement vrai en ce qui concerne la Russie. » De nouveau, Lénine utilise sa plume pour faire circuler les thèses bolcheviques ; Kroupskaïa, Inès Armand et la femme de Zinoviev tentent alors, sans succès, d'amener la conférence internationale des femmes sur les positions de Lénine.
Après les hécatombes de l'été 1915, certains dirigeants s'approchent des idées du défaitisme - Trotski, alors à Paris - ou les embrassent - Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, en Allemagne. Lors de la conférence socialiste de Zimmerwald, Lénine peut grouper autour de lui Karl Radek et des délégués allemands et scandinaves. Mais son propre texte, jugé trop tranché, fut remplacé par celui de Radek pour représenter la position de la « gauche zimmerwaldienne », minoritaire face à la majorité plus modérée groupée autour de l'allemand Ledebour, et au centre, avec Trotski. Les débats furent extrêmement houleux, et Lénine n'atteignit pas son but de faire condamner la IIe Internationale. En revanche, il signa le manifeste qui marquait, selon lui, « un pas en avant dans la véritable lutte contre l'opportunisme » en appelant les ouvriers du monde à lutter pour une paix sans annexions ni indemnités de guerre.
Le 24 avril 1916, la conférence de Kienthal déclara qu'« il est impossible d'établir une paix solide dans une société capitaliste », mais on était encore loin de l'« assaut décisif au capitalisme » dont parlait Lénine.

II.1.5.4. La révolution de 1917

Le 22 janvier 1917, Lénine déclare, lors d'une commémoration du Dimanche rouge : « Nous, les vieux, nous ne verrons peut-être pas les batailles décisives de la révolution future. » Quelques semaines plus tard éclatait la révolution de Février (le 27 février du calendrier julien, soit le 12 mars du calendrier grégorien). Lénine l'apprend le 15 mars, et s'occupe aussitôt de rentrer en Russie, qu'il regagne en compagnie de Radek, de Zinoviev et d'Inès Armand, entre autres, et contre l'avis des mencheviks. Ces derniers, en effet, refusent d'utiliser le moyen proposé par les autorités allemandes, lesquelles comptent sur les révolutionnaires pour achever de disloquer l'armée russe : faire passer les émigrés à travers l'Allemagne dans un wagon jouissant du statut d'exterritorialité. Au terme d'un voyage sans incident, Lénine est accueilli en triomphateur à Petrograd. Il se trouve alors à la tête de quelques dizaines de milliers d'hommes : les bolcheviks seront près de quatre cent mille à la veille d'octobre 1917.
Mais Lénine se préoccupe moins des effectifs du parti que des possibilités ouvertes par l'implosion de la société russe : il préconise une lutte immédiate pour la conquête du pouvoir par le prolétariat, en sautant ainsi par-dessus l'étape de la révolution démocratique bourgeoise. Ses célèbres Thèses d'avril (1917) lui valent le ralliement de Trotski, tandis que d'autres bolcheviks sont réticents à sa politique : Zinoviev et Kamenev se montrent hostiles à Lénine lorsque celui-ci, après avoir mis en avant le mot d'ordre « Tout le pouvoir aux soviets », prône, en octobre 1917, la prise du pouvoir insurrectionnelle par le seul parti bolchevique désormais majoritaire dans les soviets. Considérant que le capitalisme est à son stade suprême - qui est l'impérialisme - et qu'il a pris la forme d'un capitalisme monopoliste d'Etat (l'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, 1916), le théoricien de la révolution déclare que l'exercice du pouvoir est à la portée des bolcheviks. Mais pour le rendre possible, il faut concentrer les moyens de contrôle, de surveillance et de violence entre les mains du parti, dominé par le bureau politique, une instance fort restreinte où il détenait un rôle hégémonique.
L'activité de Lénine se confond alors avec les événements de la révolution d'Octobre. Lénine devient, dès la prise du pouvoir, président du Conseil des commissaires du peuple. Le 14 janvier 1918, en pleine négociation du traité de Brest-Litovsk, un premier attentat vise Lénine : un tireur embusqué fait feu sur son automobile. Il est possible que cet attentat ait été organisé par des officiers tsaristes, comme le prétendit la Vétchéka, ou par l'Allemagne, insatisfaite des négociations de paix que Trotski faisait traîner pour favoriser l'établissement du gouvernement révolutionnaire. Un nouvel attentat a lieu contre lui le 30 août 1918, oeuvre de la socialiste-révolutionnaire Fanny Kaplan, ce qui illustre la lutte féroce entre les bolcheviks et l'opposition ainsi que le rôle clé que tous attribuent à Lénine.

II.1.5.5. L'exercice du pouvoir

Après avoir distribué la terre aux paysans et abandonné, en mars 1918, par le traité de Brest-Litovsk, de vastes territoires aux Allemands, le régime est confronté à une guerre civile dévastatrice. Celle-ci conduit à ce qui a été appelé le « communisme de guerre » : nationalisations de tous les biens économiques, réquisitions en nature. Les bolcheviks sortent vainqueurs de la guerre civile, mais le pays est ruiné.
En 1921, Lénine change d'orientation et favorise, sous le nom de « nouvelle politique économique » (N.E.P.), un essor restreint du marché. Mais les structures politiques du régime ne sont pas infléchies. Dans un processus engagé en octobre 1917, conduisant notamment à la dissolution de l'Assemblée constituante (en janvier 1918), les partis, les syndicats et les associations autres que bolcheviques sont interdits; les libertés publiques sont abolies. Avec la N.E.P., les persécutions religieuses, la mise en place d'un système concentrationnaire se poursuivent. La répression de l'insurrection des marins de Kronchtadt en mars 1921 reste un des symboles de la poursuite de la terreur.
Le monolithisme du parti s'accentue, les débats en son sein sont limités ou interdits : le parti unique doit être totalement unifié pour réaliser la cohésion de la société. Comme le notent les premiers critiques du nouveau pouvoir, russes (libéraux ou mencheviks) ou étrangers (ainsi Bertrand Russell) , le socialisme repose sur l'appareil politico-policier dont le parti est la colonne vertébrale. Lénine reconnaît lui-même que, dans une sorte de renversement de l'importance des instances sociales telles que Marx les avaient établies, il avait été de l'avant en 1917 pour prendre le pouvoir mais que le parti avait dû procéder à une véritable construction des bases économiques du socialisme. Il en est né la nécessité d'étendre l'épuration aux dignitaires du parti : la purge permanente fut alors instaurée.

II.1.5.6. La question nationale et la stratégie internationale

Lénine était partagé entre deux impératifs : pour abolir le tsarisme, il préconisait un parti centralisé, mais il voyait dans les revendications nationales un facteur de dissolution de l'Empire russe. Dans les faits, il existait dans l'Empire russe des partis révolutionnaires par nationalité (polonais, letton), mais Lénine souhaitait, au nom de la « volonté unique », une organisation centralisée et non pas fédérative du parti : il s'opposait spécialement au Bund, qui regroupait les ouvriers juifs. Cependant, lors de la guerre de 1914, il proclama qu'il fallait rendre aux peuples le droit à disposer d'eux-mêmes. Ainsi Lénine se distingue à la fois de ceux qui, comme Rosa Luxemburg, considéraient que les revendications nationales sont toujours bourgeoises et de ceux, comme les austro-marxistes d'Otto Bauer, qui préconisaient l'« autonomie culturelle » des nationalités. Une fois au pouvoir, et alors que Staline a été nommé commissaire du peuple aux Nationalités, les bolcheviks s'engagent dans une politique brutalement centralisatrice; ainsi, en 1921, ils envahissent la Géorgie, qui avait choisi l'indépendance, sous la direction des mencheviks. En 1923, lors de la préparation de la nouvelle Constitution de l'Union soviétique, qui, à la différence de celle de 1918, se préoccupait de la structure territoriale de l'Etat, Staline proposa un schéma assurant une prédominance de la Russie. Certains communistes - des Géorgiens - furent indignés, et Lénine, déjà malade, en fut averti. Dans le secret des murs du Kremlin, il s'opposa sans aucun doute à Staline. Sa critique du chauvinisme grand-russe était due, pour une large part, à des considérations stratégiques. Il apparaissait que l'extension de la révolution en Europe ne serait pas aussi rapide qu'on l'avait cru, en dépit de la création de la IIIe Internationale, en 1919. Lors du IVe congrès du Komintern, qui s'ouvre le 5 novembre 1922, Lénine s'inquiète de ce que la résolution est « entièrement imprégnée de l'esprit russe ». Il écrit le 25 décembre sa Lettre sur les nationalités, qui reflète ses inquiétudes à propos du « chauvinisme grand-russe ». Dans son dernier article, Mieux vaut moins mais mieux, publié le 5 mars 1923, Lénine affirme que « l'Orient est entré définitivement dans le mouvement révolutionnaire ». Mais s'il place des espoirs nouveaux dans la lutte en Chine ou en Inde, il considère qu'une phase de développement de ces pays « arriérés » est nécessaire, et qu'en la matière, la Russie n'est pas en tout un exemple, elle qui doit encore « bannir toutes les traces d'excès que lui a laissées en si grand nombre la Russie tsariste, son appareil capitaliste et bureaucratique ».

II.1.5.7. La succession de Lénine

Dès les mois qui suivent la prise du pouvoir, des luttes de factions déchirent le parti. Bientôt, Lénine est conduit à les arbitrer, notamment entre Staline et Trotski. Selon Lénine, « Trotski ne se distingue pas seulement par les capacités les plus éminentes (...) mais il est excessivement porté à l'assurance et entraîné outre mesure par le côté administratif des choses ». Mais Trotski utilise une stratégie différente de celle de Staline. Celui-ci, devenu secrétaire général du parti en avril 1922, s'appuie sur Zinoviev, président du Komintern dès 1919, pour placer des hommes sûrs aux échelons clés du parti et de l'Internationale. Staline est un homme d'appareil. La principale critique que porte Lénine concerne d'ailleurs ce « marécage putride et bureaucratique de ''services'' » dans lequel il estime, au début de 1922, que le parti s'est noyé. En mai de cette année, une première attaque cérébrale lui interdit de participer pleinement à la vie politique. Il reparaît en octobre, mais dès décembre, il ne peut que dicter ses articles. Il meurt d'une troisième attaque, le 21 janvier 1924.
Le « testament » de Lénine fut publié par un journaliste américain proche de Trotski et admirateur de la révolution russe, Max Eastman, dans le New York Herald. Il s'agit en réalité d'une lettre au congrès du Komintern, où Lénine recommande, dans un post-scriptum du4 janvier 1923, d'écarter Staline du poste de secrétaire général du parti. Trotski désavoua Eastman, écrivant notamment que « Vladimir Ilitch n'a laissé aucun ''testament'', et le caractère même de ses rapports avec le parti exclut toute idée de ''testament'' ». Kroupskaïa parlait de son côté des « fantaisies de Max Eastman ».

 

 Lenine

 Trotsky

 

II.2. La parenthèse de la N.E.P. (1921-1929)

Entre deux cataclysmes, la guerre civile et la collectivisation, les années de la N.E.P. apparaissent comme une pause, une trêve. C'est le temps des débats sur le fédéralisme, sur les voies de développement du pays, sur l'avenir de la révolution. Le pays se reconstruit, mais cette reconstruction, sur fond d'archaïsme social et d'autarcie, ne suit pas les voies vers lesquelles la direction du parti bolchevique souhaite faire avancer le pays. La dictature politique et le volontarisme stalinien ne peuvent s'accommoder longtemps d'un développement économique et social qui leur échappe.

II.2.1. Le temps des débats

D'intenses débats agitent les milieux dirigeants bolcheviques durant les années 1920. Le premier porte, en 1922-1923, sur la nature du lien fédéral qui doit unir la R.S.F.S.R. (République socialiste fédérative soviétique de Russie) aux autres républiques socialistes (Ukraine, Biélorussie, Transcaucasie). Cette question est l'occasion d'un affrontement majeur entreStaline, commissaire du peuple aux nationalités, qui souhaite que le gouvernement de la R.S.F.S.R. soit aussi celui de la fédération, et Lénine pour lequel la fédération doit unir des républiques égales. Soupçonné par Lénine de mener une politique de « chauvinisme grand-russien », Staline doit s'incliner. Le 30 décembre 1922, la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et la Transcaucasie signent le traité qui fonde l'Union des républiques socialistes soviétiques (U.R.S.S.). Le 31 janvier 1924 est ratifiée la Constitution de l'U.R.S.S. Malgré ses dispositions fédérales, ce texte favorise le contrôle du centre sur les pouvoirs républicains. Les républiques délèguent, en effet, des compétences fondamentales (représentation internationale, défense, sécurité, commerce extérieur, budget, monnaie, crédit) aux organes fédéraux, le Soviet de l'Union et le Soviet des nationalités. Au cours des années 1920, Moscou procède à de nombreux remaniements territoriaux, à l'issue desquels trois nouvelles républiques fédérées sont créées (Tadjikistan en septembre 1924, Turkménistan et Ouzbékistan en mai 1925), ainsi que plusieurs républiques autonomes. Un second débat porte sur les voies de développement de l'U.R.S.S. Comment moderniser et industrialiser un pays avant tout rural, le faire passer au socialisme ? Dans ses derniers écrits (Mieux vaut moins, mais mieux ; De la coopération), Lénine développe l'idée, selon laquelle la N.E.P., instaurée « pour de bon et pour longtemps », doit permettre un développement équilibré entre l'industrie et l'agriculture, créer une « alliance ouvrière et paysanne ». Il ne faut pas « brusquer les choses », tenter d'« inculquer par une propagande brutale les idées communistes dans les campagnes ». Seule une « révolution culturelle » de longue haleine pourra vaincre « l'ignorance semi-asiatique » des masses paysannes et ouvrir la voie au socialisme. Comment mettre en oeuvre cet ambitieux programme-testament de Lénine ? De 1923 à 1929, deux lignes s'affrontent, au sein de la direction bolchevique : une ligne dite « de gauche », défendue avec le plus de constance par Trotski, Gueorgui Piatakov, Evgueni Preobrajenski, et une ligne dite « de droite », dont le principal théoricien est Nicolas Boukharine. Dès 1923, Trotski prône le développement prioritaire de l'industrie. La « crise des ciseaux » (différence entre les hauts prix industriels et les bas prix agricoles) ayant révélé la faiblesse d'une industrie incapable de fournir des produits manufacturés bon marché, il faut en priorité, selon lui, augmenter la productivité industrielle, mettre fin à la « disette de marchandises ». Pour financer les investissements industriels, réaliser « l'accumulation socialiste primitive », il est nécessaire de « pomper », temporairement, l'agriculture, par le biais d'un système fiscal pénalisant la paysannerie (surtout aisée) et par l'inégalité des termes de l'échange. Selon Boukharine, une telle politique ne peut que « tuer la poule aux oeufs d'or ». Il faut, au contraire, satisfaire en priorité les besoins de la paysannerie, jouer à fond la carte de l'économie de marché. Tel est le sens de son discours du 17 avril 1925, au cours duquel il appelle les paysans à « s'enrichir, sans craindre aucune contrainte » et à avancer « à pas de tortue » vers le socialisme. Jusqu'à la fin de 1927, Staline se garde bien de prendre une position claire vis-à-vis du problème crucial des voies de développement économique du pays. Se posant en médiateur, s'identifiant à une ligne « centriste », se d&e

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Commentaires (2)

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