L'URSS de 1927 à 1941

II.2.2. Les luttes politiques pour le pouvoir (1922-1927)

Années de vifs débats, les années de la N.E.P. sont aussi une période d'affrontements décisifs pour le pouvoir au sein de la direction bolchevique. Cinq ans après la mort de Lénine (21 janvier 1924), Staline est parvenu à écarter les principaux dirigeants historiques du bolchevisme ? Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Piatakov ?, pour s'affirmer comme le nouveau Lénine. Plusieurs facteurs expliquent le succès de Staline, longtemps considéré, selon le mot célèbre de Trotski, comme « la plus éminente médiocrité de notre parti ». D'abord, un sens indéniable de la man?uvre politique, tout entière tournée vers la maîtrise des mécanismes et des structures d'autorité au sein du parti. Cette maîtrise est obtenue grâce à un sens aigu du clan (où l'on retrouve, à des postes clés, les fidèles staliniens de la « diaspora caucasienne » : Grigori Ordjonikidze, Abel Enoukidze, Lavrenti Beria, Kirov, et du groupe de Tsaritsine : Klementi Vorochilov, Semen Boudienny, Molotov) et du clientélisme, ainsi qu'à la mainmise sur un certain nombre de postes clés (secrétariat du comité central, commission centrale de contrôle, comité exécutif central) qui permettent de contrôler les nominations des cadres et de s'assurer de solides appuis dans les appareils. La force de la position stalinienne tient aussi à son identification avec la ligne centriste, donc juste, du comité central, à sa grande simplicité (Le Socialisme dans un seul pays) et à son extrême schématisme qui la rendent accessible à une majorité de militants peu éduqués et peu formés politiquement. À la fin des années 1920, le parti bolchevique, qui a connu une très forte croissance à la suite de campagnes massives d'adhésion, compte 1 300 000 membres et stagiaires (avant d?être membres à part entière, les futurs communistes doivent effectuer une période probatoire d?un à trois ans en fonction de leur origine sociale). Tandis que le nombre des bolcheviks d'origine ne cesse de diminuer (en 1927, il ne reste que 8 000 communistes ayant adhéré avant février 1917), on assiste à une « plébéianisation » du parti, qui, incontestablement, joue en faveur de Staline.
Les diverses péripéties de la lutte pour le pouvoir reflètent à la fois les grands débats sur les voies de développement de l'U.R.S.S., les nouvelles données sociologiques d'un parti en pleine mutation, et les man?uvres politiciennes du clan stalinien. L'unité de surface de la direction bolchevique se fissure dès qu'il apparaît que Lénine, frappé par une troisième attaque cérébrale (10 mars 1923) ne reviendra plus au pouvoir. Le plénum du comité central de septembre 1923 se divise sur deux questions : celle des « ciseaux » ? une courte majorité se dégage en faveur d'un abaissement des prix industriels ? et celle de la discipline du parti. Le 15 octobre 1923, quarante-six vétérans de la révolution, conduits par Trotski, adressent au comité central une déclaration dénonçant la « dictature de l'appareil ». Ce texte ayant été condamné comme « plate-forme fractionniste », Trotski publie (11 décembre 1923) un article, Le Cours nouveau, qui appelle à la démocratisation du parti. Cet article, à son tour, est condamné comme « déviation anti-léniniste ». La polémique entre la majorité de la direction bolchevique et Trotski se poursuit durant toute l'année 1924, au cours de laquelle il développe dans Les Leçons d'Octobre ce qui allait devenir un des principaux thèmes du trotskisme : la trahison de la révolution par les forces « thermidoriennes » staliniennes. Condamné une nouvelle fois au plénum du comité central de janvier 1925, Trotski, très affaibli politiquement, doit abandonner son poste de commissaire du peuple à la Guerre, qu?il occupe depuis 1918.
Durant l'année 1925, une autre polémique, de plus en plus acerbe, oppose Staline, soutenu par Boukharine, à Zinoviev, Kamenev et Nadejda Kroupskaïa, la veuve de Lénine. Centré sur les questions cruciales de la nature de la N.E.P. (alternative ou parenthèse ?), de la politique à mener vis-à-vis de la paysannerie, le débat débouche sur un conflit entre les autorités centrales et l'organisation du parti de Leningrad, dirigée par Zinoviev. Mis en minorité au XIVe congrès (décembre 1925), celui-ci perd son poste à Leningrad, où il est remplacé par le stalinien Kirov.
En 1926-1927, à l'exception de Boukharine, les principaux opposants à Staline se rassemblent en une « Opposition unifiée », regroupant Zinoviev, Kamenev, Trotski et ses partisans (Karl Rade, Piatakov, Preobrajenski, Vladimir Antonov-Ovseïenko, etc.) ainsi que des militants d'anciennes oppositions internes au parti (Alexandre Chliapnikov, Alexandra Kollontaï). Ce rassemblement hétéroclite reste très fragile : ses partisans ont déjà perdu la majeure partie de leurs responsabilités ; les multiples filtres qui bloquent toute diffusion de pensée hétérodoxe et la crainte pathologique des fractions inculquée aux organisations de base entravent la diffusion des idées de l'opposition, qui n'a d'autre solution que de s'organiser clandestinement, se mettant ainsi dans l'illégalité. Traquée par la police politique, la Guépéou, qui a remplacé la Tcheka en 1922, dénoncée dans la presse, l'opposition est sévèrement condamnée au plénum du comité central d'octobre 1927. Trotski et Zinoviev sont exclus du comité central. Trotski fait préparer par ses partisans, publiquement, un dernier coup d'éclat : le 7 novembre 1927, pour le dixième anniversaire de la révolution, des manifestants, avec Zinoviev et Radek à Leningrad, Trotski et Preobrajenski à Moscou, déploient au milieu de la foule des pancartes avec leurs mots d'ordre. Le 14 novembre, Trotski et Zinoviev sont exclus du parti. Quatre-vingt-treize autres militants en vue de l'opposition sont exclus lors du XVe congrès (2-19 décembre 1927), véritable rituel de liquidation de l'opposition. Kamenev et Zinoviev y font leur autocritique. Refusant cette humiliation, Trotski et ses partisans s?exilent le 17 janvier 1928 à Alma-Ata (Kazakhstan). La victoire de Staline est presque totale.

II.2.2.1. Trotski figure de proue puis dissident de la Révolution

Fils de paysan juif, étudiant en mathématiques puis en droit, social-démocrate en 1896, il est arrêté pour son activité révolutionnaire (1898) et déporté en Sibérie (1900), s'évade, émigre, rencontre Lénine qui le fait coopter au comité de rédaction de l'Iskra. Se range du côté des mencheviks au congrès de Londres, s'en éloigne avant 1905, sans pour autant se rapprocher de Lénine, a qui il reproche ses méthodes dictatoriales et son "jacobinisme". En 1905, vice-président, puis président du Soviet de Saint-Pétersbourg. Condamné et déporté. Evadé de nouveau, émigre et vit en exil à partir de 1907, principalement à Vienne. Formule avec Parvus (Helphand) la théorie de la " révolution permanente ". Fonde à Vienne le journal Pravda et se fait le défenseur de l'unité de tous les social-démocrates, des bolcheviks aux liquidateurs compris : vives polémiques avec Lénine. En réplique à la conférence de Prague, organise, en août 1912, à Vienne, une conférence d'unification à laquelle les bolcheviks refusent de participer ; il quitte peu après le "bloc d'août". En liaison avec l'organisation inter-rayons de Saint-Pétersbourg, internationaliste et collaborateur de Nache Slovo, à Paris (d'où il est expulsé en septembre 1916 pour Irun en Espagne. La police espagnole l'arrête et l'embarque de force, avec sa famille, pour les Etats-Unis). A New York pendant la guerre il collabore au journal Novy Mir. Rédige le manifeste de la conférence de Zimmerwald. Revient en Russie en mai 1917 : d'accord avec les thèses d'avril de Lénine qu'il considère comme un ralliement à la révolution permanente, ayant définitivement renoncé à l'espoir de rassembler toutes les "fractions" et toute "conciliation", il travaille à l'unification entre l'organisation inter-rayons et le parti bolchevique. Elu au congrès d'unification, en août 1917, alors qu'il est en prison. Président du soviet de Petrograd et du comité militaire révolutionnaire, il dirige l'insurrection. Commissaire aux affaires étrangères en 1917-1918, démissionnaire lors de la paix de Brest-Litovsk, Commissaire à la guerre de 1918 à 1925, principal organisateur de l'Armée Rouge, membre du Bureau Politique de 1919 à 1927. Entre en conflit avec la troïka Zinoviev-Kamenev-Staline en 1923, dans le débat sur le "cours nouveau"(titre de l'ouvrage de Trotski, qui analyse et préconise des remèdes et des mesures, visant à changer l'évolution du parti bolchevik qui tend vers la "bureaucratisation") et s?oppose à la « construction du socialisme dans un seul pays » au nom de « la révolution permanente ».. En 1926 il se rapproche de Zinoviev et Kamenev et dirige avec eux l'opposition unifiée. Exclu en 1927, déporté à Alma-Ata.
Expulsé d'U.R.S.S. en 1929, vit en Turquie (Prinkipo), en France (de juillet 1933 à juin 1935), en Norvège (de juin 1935 à septembre 1936), enfin au Mexique. En juillet 1929 il entame la publication d'un bulletin de l'opposition mensuel en russe. Il met sur pied, après une première conférence en avril 1930, un secrétariat international provisoire de l'Opposition communiste. Ecrit de nombreux ouvrages, organise l'opposition de gauche, puis créé la IVe Internationale le 3 septembre 1938 avec 25 délégués, représentant 11 pays. Il sera l'un des principaux accusés absents des procès de Moscou. Assassiné en août 1940 par un agent de Staline (Jackson Mornard).

II.2.3. Révolution permanente ou socialisme dans un seul pays ?

Avec la fin de la guerre civile et la victoire du régime bolchevique, les grandes puissances ont pris acte de l'existence, de facto, de la Russie soviétique. Toujours très isolée, celle-ci tente, dans les années 1920, de réintégrer progressivement la communauté des nations, mais à ses propres conditions, sans payer les dettes de l'État tsariste ni renoncer à son rôle de centre de la révolution mondiale.
Par sa dualité, la politique extérieure de l'U.R.S.S. est sans précédent. D'une part, elle noue des rapports diplomatiques et commerciaux normaux avec d'autres puissances. D'autre part, elle contrôle, de plus en plus étroitement ? par l'intermédiaire du Komintern, ou IIIe Internationale, créé en mars 1919 ? l'activité des partis communistes nationaux, dont le but ultime est de déstabiliser les gouvernements existants avec lesquels l'U.R.S.S. entretient des relations normales. Au début des années 1920, cette dualité renvoie à un dilemme central : d'un côté, l'U.R.S.S., en tant qu'État fragilisé par des années de guerre civile, aspire à la paix et à la stabilité ; d'un autre côté, toute stabilisation internationale diminue les chances d'une révolution mondiale, objectif ultime de la révolution d'octobre 1917. Ce dilemme a des implications directes sur les débats politiques intérieurs opposant, dans les années 1920, Staline, théoricien de la construction du socialisme dans un seul pays, à Trotski, théoricien de la révolution permanente. L'isolement de l'U.R.S.S., la dualité de sa politique extérieure, les âpres conflits qu'elle suscite au sein même de la direction bolchevique expliquent les hésitations, les retournements et les échecs de la diplomatie soviétique durant la période de la N.E.P.
Jusqu'en 1934, le principal accord international signé par l'U.R.S.S. reste celui conclu avec l'Allemagne, en marge de la Conférence économique internationale de Gênes, réunie pour discuter des réparations allemandes et des dettes russes. Le traité de Rapallo, signé le 16 avril 1922 par deux pays mis au ban des nations par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, prévoit notamment la reconnaissance diplomatique réciproque et l'annulation mutuelle des dettes. Cet accord est complété par un protocole secret qui permet à l?armée allemande de disposer, en U.R.S.S., de centres d'entraînement et de fabrication d'armements que le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, lui interdit de détenir. Cette collaboration dure jusqu'en 1933.
Avec la France et la Grande-Bretagne, les relations restent difficiles. Certes, en 1924, le gouvernement travailliste britannique de James Ramsay Mac Donald et le gouvernement français dirigé par Édouard Herriot, reconnaissent l'U.R.S.S. de jure. Mais les syndicats soviétiques ayant soutenu activement les grévistes anglais en 1926, le gouvernement conservateur rompt les relations diplomatiques avec l'U.R.S.S. (mai 1927) . Avec la France, les deux principaux sujets de friction restent la question des dettes de l'ex-Empire russe, que le gouvernement soviétique refuse d'honorer, et la politique française d'alliances en Europe de l'est, que l'U.R.S.S. estime dirigée contre elle.
La diplomatie soviétique se montre très active en Chine. En 1922-1924, l'U.R.S.S. négocie à la fois avec le gouvernement « officiel » de la République chinoise, et avec le Kuomintang. L'envoyé du Komintern en Chine, Mikhaïl Borodine, joue un rôle clé dans l'entrisme des communistes chinois au sein du Kuomintang. Cette politique complexe qui vise à exploiter les « contradictions internes du mouvement nationaliste chinois », débouche sur un échec majeur : le massacre de milliers de communistes chinois par les forces de Tchang Kaï-chek à Shanghai (12 avril 1927), suivi de l'écrasement de l'insurrection communiste de Canton (décembre 1927) . La faillite des communistes chinois contraint Staline, qui mène alors une lutte décisive contre les oppositions dans son propre pays, à définir de nouvelles stratégies politiques sur le plan international.

II.2.4. La fin de la N.E.P. (fin 1927-fin 1929)

Dix ans après la révolution d'octobre 1917, le bilan de la N.E.P. apparaît à la fois satisfaisant si l'on prend en compte les données économiques essentielles ? en 1927, les productions industrielle et agricole ont retrouvé leur niveau de 1913 ? et frustrant pour des dirigeants qui prétendent conduire le pays vers la modernité et le socialisme. En revanche, la quantité de céréales disponible sur le marché est deux fois inférieure à ce qu'elle était en 1913 ; la productivité agricole a considérablement baissé ; les campagnes restent une terra incognita réfractaire au nouveau pouvoir. Cette situation résulte à la fois des faiblesses structurelles de l'agriculture et de graves erreurs dans la politique économique du gouvernement. La révolution dans les villages s'est en effet traduite par un nivellement économique (disparition des grands propriétaires fonciers et affaiblissement des paysans aisés, les koulaks, deux catégories qui fournissaient avant-guerre 70% des céréales commercialisées) et une archaïsation de la société rurale, fermée sur elle-même, mécontente de la politique des prix, très défavorables aux productions agricoles, traumatisée par l'expérience du communisme de guerre et par le souvenir des réquisitions. Dans les villes, le rythme modeste de la croissance industrielle entretient un fort chômage et un malaise social. La disparité est criante entre la société dont avaient rêvé les bolcheviks et la réalité frustrante d'un pays marqué par un sous-développement généralisé.
À la fin de 1927, prenant prétexte de difficultés économiques consécutives à une faible commercialisation, par les paysans, de leur récolte, le groupe stalinien décide de recourir à des mesures d'urgence déjà expérimentées du temps du communisme de guerre : envoi de détachements de réquisition dans les campagnes, appel aux paysans pauvres pour découvrir les stocks cachés, fermeture des marchés. Pour Staline, il est temps d'abandonner la N.E.P., les chimères d'une coopération entre les villes et les campagnes : il faut créer dans les campagnes des « forteresses du socialisme » ? kolkhozes (coopératives agricoles), sovkhozes géants (fermes d?État), stations de tracteurs. La trêve sociale, observée depuis 1921, est également rompue avec l'intelligentsia non communiste et les cadres bourgeois. En avril 1928, la presse annonce la découverte d'une « entreprise de sabotage industriel » dans la région de Chakhty ; cinquante-trois « spécialistes bourgeois » sont arrêtés, jugés et condamnés au cours d'une parodie de procès public censée populariser le mythe du « saboteur à la solde de l'étranger ».
Durant l'année 1928, le groupe stalinien combat victorieusement les derniers opposants à la politique d'abandon de la N.E.P. Les tendances s'affrontent vivement au plénum du comité central de juillet 1928. Staline y explique que la N.E.P. est dans l'impasse, et que la paysannerie devra être collectivisée et payer un tribut élevé pour les besoins de l'industrialisation du pays, rendue urgente par « l'encerclement capitaliste » de l'U.R.S.S. Prenant la tête de l'opposition antistalinienne, Boukharine fait paraître dans la Pravda ses Notes d'un économiste (30 septembre 1928). Il y prône la réouverture des marchés, le relèvement des prix d'achat des céréales, la plus grande circonspection dans la course effrénée à la collectivisation des campagnes et à l'industrialisation. Dans un autre article, Le Testament de Lénine (21 janvier 1929), il démontre la différence fondamentale entre le plan léniniste de coopération, « pacifique, progressif et librement consenti » et le projet stalinien de collectivisation, fondé sur la contrainte. Les thèses de Boukharine, dénoncées comme droitières, sont condamnées au plénum du comité central d'avril 1929. Boukharine est écarté de la présidence du Komintern et de son poste de rédacteur de la Pravda. Discrédités par une campagne de presse d'une rare violence, les opposants de droite (Boukharine, Alexeï Rykov, Tomski) sont contraints de faire une humiliante autocritique publique.
La victoire du courant stalinien va de pair avec une véritable fuite en avant. À peine ratifié, le Ier plan quinquennal (1929-1933) est soumis à une série de révisions à la hausse, tant dans le domaine agricole (13 millions de foyers à collectiviser pour la seule année 1930, au lieu des 5 millions prévus) que dans le domaine industriel. Les pressions sur les paysans s'amplifient. Le 7 novembre 1929, Staline publie son fameux article Le Grand Tournant, fondé sur une appréciation fondamentalement erronée, selon laquelle « le paysan moyen s'est tourné vers les kolkhozes ». Ce signal de la collectivisation massive et forcée marque bien la fin de la N.E.P..

II.3. Le virage des années 1930

II.3.1. Le Grand Tournant (1929-1933)

En quelques années, l'Union soviétique est bouleversée de fond en comble par une seconde révolution qui transforme en profondeur la société et l'économie, brisant à la racine les structures et les modes de vie ruraux que la révolution de 1917 avait laissés pour l'essentiel intacts, engendrant un regain de violence et de terreur contre une société récalcitrante. Collectivisation forcée et industrialisation accélérée sont les deux faces de cette modernisation brutale.
La collectivisation forcée des campagnes est une véritable guerre déclarée par l'État soviétique contre toute une nation de petits exploitants. Loin de se borner à l'hiver 1929-1930, cette guerre dure en réalité jusqu'au milieu des années 1930, culminant en 1932-1933, années d'une terrible famine, conséquence prévisible d'une politique de prélèvement abusif, par l'État, de la production agricole. Dans le droit fil de la violence exercée contre la paysannerie durant la guerre civile, la violence de la collectivisation forcée des campagnes apparaît comme un épisode central dans la pratique de la terreur stalinienne.
Décidée le 27 décembre 1929, la liquidation des koulaks en tant que classe fixe un chiffre indicatif de 3 à 5% d'exploitants agricoles « à dékoulakiser ». Mélange de rafle policière et de règlements de compte entre paysans, cette opération se solde par la déportation vers les régions inhospitalières de la Sibérie, de l'Oural, du Kazakhstan et de la Sibérie de deux millions de paysans, abandonnés, sans vivres ni outils, en pleine taïga, ou assignés à résidence dans des « villages de peuplement spécial » près des grands chantiers du « Ier plan ».
Collectivisation et « dékoulakisation » suscitent d'âpres résistances. Pour la seule année 1930, la Guépéou recense plus de quatorze mille émeutes et soulèvements paysans, qui contraignent momentanément Staline à reculer. Alors que les statistiques officielles font état de 58,6% de foyers paysans collectivisés au 1er mars 1930, Staline se voit contraint de condamner, dans un article célèbre (Le Vertige du succès, 2 mars 1930), « les nombreuses entorses au principe du volontariat dans l'adhésion des paysans aux kolkhozes », rejetant tous les abus sur les autorités locales. Bientôt, néanmoins, après une brutale décrue des foyers collectivisés (21% en juillet 1930), le régime réitère ses pressions : les paysans récalcitrants sont lourdement taxés, déportés à l'occasion de nouvelles vagues de « dékoulakisation ». À l'automne 1931, l'État accroît les prélèvements obligatoires sur la récolte, très médiocre, des kolkhozes. Un tel prélèvement désorganise totalement le cycle productif. Entre les kolkhoziens, décidés à user de tous les stratagèmes pour conserver une partie de leur récolte, et les autorités, soucieuses de réaliser à tout prix les objectifs du plan, le conflit est inévitable. Le 7 août 1932, le gouvernement édicte une loi qui condamne à dix ans de camp tout vol aux dépens du kolkhoze. En quatre mois, plus de cent mille kolkhoziens sont condamnés pour avoir volé quelques épis dans les champs collectifs. La conséquence ultime de ce cycle prélèvement-résistance-répression est une terrible famine, totalement passée sous silence, niée par le régime soviétique jusqu'en 1988, qui fait, principalement en Ukraine, dans le Caucase du nord et au Kazakhstan, environ six millions de victimes. En cinq ans (1929-1934), 95% des foyers paysans sont collectivisés. L'État réussit une formidable opération d'extorsion de la production agricole : en 1934, 45% de la production agricole totale est directement prélevée par l'État, achetée à des prix dérisoires (5 à 10% du prix du marché) aux kolkhozes. Seule concession : l'octroi, à chaque famille kolkhozienne, d'un minuscule lopin (0,25 à 0,5 ha) qui assurera sa survie, tout en la détournant durablement du travail collectif. Mais le cheptel a diminué de 45% par rapport à 1928, et la production céréalière de 15%. Plus grave encore : à la formidable violence exercée contre eux, les paysans répondent en travaillant le moins possible sur une terre qui ne leur appartient plus. L'État se trouve ainsi contraint de prendre la responsabilité directe d'un nombre croissant d'activités, aggravant le caractère bureaucratique et policier du régime.
L'industrialisation accélérée, lancée par le Ier plan quinquennal, révisé plusieurs fois à la hausse au cours de l'année 1930, bouleverse aussi le paysage économique et social du pays. Des centaines de chantiers sont mis en route, mais restent souvent inachevés, faute d'équipement et de main-d'?uvre qualifiée. Pour vaincre les difficultés, les objectifs du plan se transforment en défis que les entreprises d'avant-garde se doivent de relever, en présentant des contre-plans censés être réalisables grâce à « l'émulation socialiste » entre brigades d'ouvriers de choc. La mise en place d'un tel système, où la gestion bureaucratique, extensive et à court terme, des ressources fait souvent office de planification, génère inévitablement de très fortes tensions sociales. Ces tensions se traduisent par un double mouvement d'élimination des anciens cadres et spécialistes non communistes et de promotion d'une nouvelle intelligentsia technique. En 1930-1931, plusieurs grands procès, à huis clos ou publics (procès du « parti industriel ») entretiennent le mythe du sabotage. Des dizaines de milliers de cadres administratifs et économiques non communistes sont révoqués et arrêtés. Parallèlement, le régime entreprend une vaste opération de promotion de communistes à des positions de responsabilité. Plus de six cent mille ouvriers communistes quittent l'usine pour un travail administratif ou pour faire des études. Cette politique contribue à modifier profondément la composition de la classe ouvrière, en pleine mutation. Elle vide les usines des ouvriers les plus expérimentés, tandis qu'affluent des campagnes des millions de nouveaux venus (près de 10 millions entre 1929 et 1933). La difficile adaptation de ces « nouveaux prolétaires » crée de vives tensions entre un régime soucieux d'efficacité et de productivité et un sous-prolétariat rural projeté brutalement dans le monde du travail industriel. Pour combattre l'absentéisme ouvrier, la production de très mauvaise qualité, l'extrême mobilité d'une main-d'?uvre en quête de conditions plus décentes de travail, le gouvernement prend toute une série de mesures anti-ouvrières (loi du 15 novembre 1932 sanctionnant l'absentéisme ; loi du 28 décembre 1932 instituant le passeport intérieur et l'enregistrement obligatoire auprès de la police).
Au début de 1933, le Ier plan quinquennal est déclaré achevé. Ce plan institue un modèle économique de développement dont certains traits perdurent jusqu'au milieu des années 1980 : gestion administrative à court terme des ressources ; mise en place, dans une conjoncture de pénuries endémiques, d'un système de priorités déséquilibrant les diverses branches de l'économie ; croissance extensive accompagnée d'une forte inflation ; très gros effort d'investissement réalisé aux dépens de l'amélioration du niveau de vie de la population ; priorité accordée à la production de biens d'équipement, de matières premières et de sources d'énergie plutôt qu'à la production de biens de consommation ; progression de la productivité obtenue à la suite d'une très forte pression productiviste à caractère répressif. Pour la direction stalinienne, cependant, le socialisme est construit.

II.3.2. Socialisme et terreur (1934-1939)

Le 26 janvier 1934 s'ouvre le XVIIe congrès du parti, chargé de dresser le bilan du Grand Tournant. Plus encore que les précédents, ce congrès marque le triomphe de Staline. Le bureau politique, d'où les derniers opposants à la ligne stalinienne ont été écartés, est domestiqué ; les anciens opposants ralliés célèbrent unanimement la construction du socialisme grâce à la sagesse du guide Staline, le « Lénine d'aujourd'hui ». Au cours du congrès, Staline développe une argumentation habile permettant d'expliquer les difficultés rencontrées dans la construction du socialisme. La ligne politique étant par essence juste, les problèmes résultent d'une « rupture » entre ce qui a été décidé et ce qui a été fait. Cette « rupture » s'explique par « le mauvais choix des cadres, l'absence d'autocritique, le bureaucratisme, la nonchalance criminelle des appareils ». Le thème de la rupture annonce la figure du complot. L'explication par la rupture, comme le fantasme du complot, sont largement partagés par le « petit peuple », désorienté par le maelström du Grand Tournant. Incapable de mettre explicitement en cause les conditions objectives du fonctionnement du système, les masses attribuent la dégradation de leur sort à des individus déterminés, cadres, fonctionnaires ou dirigeants locaux auxquels elles ont affaire. Ainsi le discours antibureaucratique et populiste de Staline passe-t-il bien à la base. L'assassinat, le 1er décembre 1934, de Kirov, membre du Politburo et Premier secrétaire de l'organisation de Leningrad du parti ? un acte isolé, et non prémédité, comme on l'a longtemps pensé, par Staline ? matérialise de façon éclatante la figure du complot et permet de justifier le renforcement de la répression (loi du 1er décembre 1934 autorisant l'instruction accélérée des affaires d'État, suivie par l?exécution de dizaines de prétendus comploteurs).
Au cours de l'année 1935, Staline déclenche une vaste campagne populiste et antibureaucratique contre tous les responsables présumés de la rupture entre la ligne et son application. Une nouvelle purge du parti (déguisée en « campagne d'échange des cartes ») permet de mettre au pas les appareils locaux, gangrenés par le clientélisme, et d'éliminer les derniers non-staliniens. Parallèlement à cette purge se développe une nouvelle offensive contre les cadres de l'économie soupçonnés de dissimuler les capacités réelles de production et de brimer les forces créatrices des ouvriers d'avant-garde. C'est dans ce contexte que s'inscrit le mouvement stakhanoviste. Le 31 août 1935, aidé par toute une préparation d'équipe, le mineur Alexeï Stakhanov réalise quatorze fois la norme d?extraction du charbon. Aussitôt, cet exploit est récupéré par le pouvoir qui voit là l'occasion de promouvoir une vaste campagne productiviste. Dans les conditions de fonctionnement de l'industrie soviétique, cette campagne a des effets désastreux sur la production, et multiplie conflits et tensions au sein des entreprises. C'est dans cette atmosphère tendue que, sur l'initiative de Staline, la police politique monte le premier grand procès public de Moscou (août 1936), dont les accusés-vedettes sont Zinoviev et Kamenev. Les seize prévenus, accusés d'avoir organisé un mythique bloc « trotskiste- zinoviéviste », sont tous condamnés à mort et exécutés. Ce procès, comme les deux qui suivent (janvier 1937 : procès du « centre parallèle trotskiste-zinoviéviste » ; mars 1938 : procès du « centre des droitiers », dont le principal inculpé est Nicolas Boukharine), sont l'occasion d'une exceptionnelle mobilisation idéologique, populaire et populiste, destinée à réaffirmer avec éclat l'union indéfectible du peuple avec son guide. Parce qu'il démasque le complot, figure centrale de l'idéologie stalinienne, le grand procès politique, fondé sur les seuls aveux des accusés, apparaît comme un « formidable mécanisme de prophylaxie sociale » (Annie Kriegel). La nomination de Nikolaï Iejov à la tête de la police politique, appelée depuis juillet 1934 N.K.V.D., sigle signifiant Commissariat du peuple aux affaires intérieures, en septembre 1936 ouvre, pour près de deux ans, la période la plus sanglante des purges (la Grande Terreur). De la fin de 1936 à la fin de 1938, près de deux millions de personnes sont arrêtées, dont 680 000 environ sont fusillées. Les catégories les plus diverses de citoyens sont frappées, en fonction d'opérations répressives ayant chacune son quota d'individus à 5réprimer ; ils ont pour nom ex-koulaks, organisations nationalistes, ex-Gardes-Blancs, saboteurs de l'économie nationale, trotskistes-zinoviévistes, espions.
Les archives ? aujourd'hui accessibles ? sur la répression montrent que celle-ci toucha, plus que dans les années précédentes, les militaires (procès à huis clos du maréchal Toukhatchevski et de sept généraux de premier plan, en juin 1937 ; arrestation, en deux ans, de 35 000 officiers), les cadres politiques, notamment nationaux (ukrainiens, géorgiens, arméniens), les cadres de l'économie (aussitôt remplacés par les promus du Ier plan quinquennal, la génération des Leonid Brejnev, Andreï Gromyko, Alexeï Kossyguine), les cadres de l'Internationale communiste, les intellectuels (le biologiste Nikolaï Vavilov, le metteur en scèneVsevolod Meyerhold, les écrivains Ossip Mandelstam, Isaac Babel, Boris Pilniak, pour ne citer que les personnalités les plus connues). Néanmoins, ces catégories précisément ciblées ne représentent qu'une faible proportion (20% environ) des personnes arrêtées durant ces deux années, la majorité d?entre elles étant de simples citoyens. L'impulsion répressive, émanant toujours du pouvoir central, et de Staline en particulier, s'emballe souvent, par le jeu des dénonciations et grâce au zèle des agents locaux de la police politique.
La phase paroxystique de l'épuration prend fin à l'automne 1938, avec la mise à l'écart, puis l'arrestation de Nikolaï Iejov. Après avoir éliminé les membres du Politburo qui esquissaient des velléités d'opposition (Ordjonikidze, « suicidé » en février 1937, Robert Eikhe, exécuté) ou qui avaient pour seul tort de ne pas faire partie du clan stalinien (Vlas Tchoubar, Stanislas Kossior, Ian Roudzoutak, Pavel Postychev, exécutés), Staline et ses fidèles les plus proches (Beria, qui remplace Iejov à la tête du N.K.V.D., Molotov, nommé ministre des Affaires étrangères, Lazar Kaganovitch, Gueorgui Malenkov, Andreï Jdanov, Nikita Khrouchtchev, Klementi Vorochilov) contrôlent tous les rouages d'un parti terrorisé et soumis. Le XVIIIe congrès du parti (10-21 mars 1939) avalise le renouvellement quasi complet du personnel politique. À la fin des années 1930, Staline est enfin parvenu à faire correspondre les institutions à la trame du clan, quitte à transgresser les règles du parti. C'est le triomphe du principe d'allégeance, la destruction de tous les liens politiques, personnels, professionnels générateurs de solidarités qui n'avaient pas pour origine l'adhésion sans faille à la politique, voire à la personne, du guide.

II.3.3. Les relations internationales de l'U.R.S.S.

Dans une Europe en proie à la montée du militarisme des puissances fascistes, l'U.R.S.S. stalinienne pratique une politique nationaliste de grande puissance, qui débouche, en août 1939, sur le pacte germano-soviétique, véritable partage de l'Europe orientale entre les deux dictatures.
Le VIe congrès du Komintern (17 juillet-1er septembre 1928) constitue une étape importante dans la définition de la politique étrangère soviétique entre 1928 et 1933. Staline y impose le refus de toute collaboration avec la social-démocratie, qualifiée d'« ennemi principal » de la classe ouvrière, ainsi que l'épuration de tous les partis communistes nationaux qui contesteraient la totale subordination de leurs intérêts à ceux de l'Union soviétique. Ainsi, de 1929 à 1933, le Parti communiste allemand applique-t-il fidèlement la tactique « classe contre classe » de lutte prioritaire contre la social-démocratie, contribuant largement à la paralysie des institutions de la République de Weimar. Jusqu'à la fin de 1933, la diplomatie soviétique et le Komintern sous-estiment le danger de l'hitlérisme. Le renforcement allemand est présenté comme une donnée positive pour l'U.R.S.S., dans la mesure où il est censé entraîner, face au militarisme franco-britannique, une « exacerbation des contradictions inter-impérialistes ».
À partir de la fin de 1933, la politique extérieure soviétique s'infléchit dans le sens d'une participation plus active de l'U.R.S.S. dans le jeu de la sécurité collective. Durant deux ans, ce cours nouveau obtient un certain nombre de succès. En 1934, l'U.R.S.S. est admise à la S.D.N. Le 2 mai 1935 est signé à Paris un pacte franco-soviétique d'assistance mutuelle, au demeurant peu opérant, car il n'est assorti d'aucune convention militaire. La signature de ce pacte va de pair avec l'officialisation solennelle d'une nouvelle stratégie du Komintern, celle des fronts communs. À l'occasion de la visite de Pierre Laval à Moscou (13-15 mai 1935), Staline fait savoir publiquement qu'il « approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité ». Cette déclaration entraîne aussitôt un brutal revirement de la politique du P.C.F. (et des autres partis communistes européens).
Néanmoins, la passivité des Occidentaux face aux coups de force de l'Italie fasciste (invasion de l'Éthiopie, 1935-1936) et de l'Allemagne nazie (remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936, Anschluss le 15 mars 1938, accords de Munich le 29 septembre 1939) accentue la méfiance du gouvernement soviétique vis-à-vis des démocraties. Jusqu'à l'été de 1939, la diplomatie soviétique, désormais dirigée par Molotov, tente de jouer sur deux tableaux : elle négocie avec la France et la Grande-Bretagne, tout en esquissant un rapprochement avec l'Allemagne. Devant les réticences des Occidentaux à signer une convention militaire qui supposerait le passage de l'Armée rouge à travers l'Europe de l'Est, le gouvernement soviétique s?entend finalement avec l'Allemagne, qui offre à l'U.R.S.S. un véritable partage de l'Europe de l'Est.

II.3.3.1. Le pacte germano-soviétique et ses conséquences

Le 23 août 1939, l'U.R.S.S. signe avec l'Allemagne nazie un traité de non-agression assorti d'un protocole secret qui délimite les sphères d'intérêt des deux pays : à l'Allemagne, la Lituanie ; à l'U.R.S.S., l'Estonie, la Lettonie, la Finlande, la Bessarabie et, après intervention militaire des troupes soviétiques contre la Pologne, les territoires biélorusses et ukrainiens annexés à la Pologne à la suite du traité de Riga (11 août 1920).
Les raisons d?être du pacte de non-agression conclu le 23 août 1939 entre l?Allemagne et l?U.R.S.S. prêtent à discussion. Les archives allemandes saisies après la guerre permettent de reconstituer les faits et de comprendre les visées de Hitler. Celles de Staline sont d?autant plus difficiles à définir qu?il mène parallèlement une négociation avec la France et l?Angleterre en vue d?une alliance dirigée contre l?Allemagne.
Le 10 mars 1939, Staline prononce, au congrès du Parti communiste de l'U.R.S.S., un discours relativement modéré à l?égard de l?Allemagne. Mais il proteste le 19 mars, au moment de l?occupation de Prague, et le 5 avril commence, sur l?initiative de Paris, des conversations ayant pour but un accord politique militaire, les Anglais restant plus réservés. Le 17 avril, l?ambassadeur soviétique à Berlin, Merekalov, déclare à ses interlocuteurs allemands qu?il n?y a pas de raison pour que les rapports germano-soviétiques ne deviennent pas meilleurs. Le 3 mai, Litvinov, qui était partisan d?un accord avec les Occidentaux contre Hitler, est remplacé par Molotov et l?on change 90% du personnel du commissariat aux Affaires étrangères.
Le 20 mai, Molotov déclare à Schulenburg, ambassadeur du Reich à Moscou, que les négociations économiques en cours ne pourront réussir que sur des «bases politiques». Les Allemands, très méfiants au début, décident le 29 mai de conclure le pacte de non-agression avec l?U.R.S.S. Le rapprochement germano-soviétique fait un nouveau pas en avant le 26 juillet. La décision du 24 juillet d?engager des pourparlers militaires entre la France, la Grande-Bretagne et l?U.R.S.S. amène probablement les Allemands à hâter les négociations. Le 12 août, les Soviétiques proposent la venue à Moscou d?une haute personnalité allemande. C?est Ribbentrop qui s?y rendra; Hitler presse les Soviétiques de le recevoir le plus vite possible (l?attaque de la Pologne avait été fixée au 1er septembre).
Dès le 23 août, le pacte de non-agression est signé. Il est accompagné d?un protocole secret très important qui établit les zones d?influence respectives: la Finlande, l?Estonie et la Lettonie dans la sphère russe; la Lituanie dans la sphère allemande; la Pologne serait partagée suivant la ligne Narew-Vistule-San; la question du maintien d?un État polonais indépendant serait décidée ultérieurement par la voie d?une «entente amicale».
Ce pacte, qui stupéfia l'opinion et posa de graves problèmes aux partis communistes européens, en particulier au parti français, est toujours l?objet de discussions. Staline, inquiet depuis les accords de Munich conclus en dehors de lui, cherchait-il surtout à prévenir une éventuelle collusion entre le Reich et les Occidentaux ? Mena-t-il les deux négociations parallèlement de façon à en tirer les plus grands avantages possibles, en particulier la délimitation d?une sphère d?influence que les Occidentaux ne pouvaient évidemment pas lui reconnaître sous cette forme, malgré des concessions dans ce sens durant les derniers jours de la négociation ? Les deux orientations ne s?excluent pas et ont pu se succéder, l?éviction de Litvinov marquant probablement le point tournant.
Le 17 septembre 1939, les troupes soviétiques envahissent la Pologne. Le partage de celle-ci entre l'Allemagne et l'U.R.S.S. est scellé le 28 septembre à Moscou. En échange d'un retrait vers l'est de la frontière germano-soviétique, l'Allemagne inclut la Lituanie dans la sphère d?influence soviétique.
Le 30 novembre, l'U.R.S.S. attaque la Finlande, qui résiste plus de trois mois avant de signer, le 12 mars 1940, un traité cédant à l'U.R.S.S. l'isthme de Carélie.
À partir de juin 1940, le gouvernement soviétique décide de concrétiser toutes les clauses du protocole secret. Les pays Baltes, accusés d'avoir violé les pactes d'assistance mutuelle les liant, depuis octobre 1939, à Moscou, sont mis en demeure de former des gouvernements de coalition contrôlés par des commissaires politiques soviétiques. Cette exigence est la première étape d'une annexion déguisée qui prend la forme d'une demande d'incorporation à l'U.R.S.S. présentée par chacun de ces trois gouvernements fantoches (août 1940). Ce même mois, la Bucovine et la Bessarabie sont annexées aux dépens de la Roumanie. En un an (septembre 1939-septembre 1940),grâce au pacte germano-soviétique, l'U.R.S.S. a annexé près de 600 000 kilomètres carrés, peuplés de 23 millions d'habitants. À cette date, cependant, Hitler a déjà ordonné (juillet 1940) à son état-major d'étudier pour le printemps 1941 les modalités d'une offensive-éclair contre l'U.R.S.S.. Malgré les transferts massifs de troupes sur la frontière germano-soviétique, Staline refuse de croire à l'imminence d'une attaque allemande. L'effet de surprise de l'opération Barbarossa, déclenchée au matin du 22 juin 1941, est total.

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