La Russie actuelle

III.2. Les années Eltsine

III.2.1. Des réformes difficiles

Le 25 décembre 1991, Mikhaïl Gorbatchev démissionna de la présidence de l'URSS, tandis que le Congrès votait la transformation de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) en fédération de Russie. Boris Eltsine, premier président de la RSFSR élu au suffrage universel en juin 1991 et leader des réformateurs, assuma le pouvoir et entreprit dès le début de l'année 1992 de lancer les réformes nécessaires à la transformation économique du pays. Il ne tarda pas à se heurter à l'opposition des conservateurs, regroupés autour d'Alexandre Routskoï, vice-président, et de Rouslan Khasboulatov, président du Parlement ; les députés refusèrent de confirmer dans ses fonctions de Premier ministre Egor Gaïdar, l'artisan des réformes les plus libérales, et lui préférèrent Viktor Tchernomyrdine, jugé plus modéré.
Pour sortir le pays de l'impasse politique, Eltsine provoqua en avril 1993 la tenue d'un référendum qui fut pour lui un large succès. Une assemblée constituante commença alors à travailler à l'élaboration d'une nouvelle Constitution destinée à remplacer celle de 1977, désormais inadaptée. Les relations entre le président et le Parlement continuèrent pourtant à se dégrader et les luttes de pouvoir atteignirent leur paroxysme en octobre 1993, lorsqu'une centaine de députés conservateurs et leurs partisans armés se retranchèrent dans la Maison Blanche, siège du Parlement. L'assaut donné par les troupes loyalistes permit à Eltsine de triompher : à la fin de l'année 1993, il fit adopter par référendum une nouvelle constitution augmentant considérablement les pouvoirs présidentiels. Mais les élections législatives qui se tinrent dans le même temps virent triompher de façon inattendue les conservateurs et les ultra-nationalistes : les forces démocratiques et réformatrices se trouvaient menacées par une coalition « rouges-bruns ».

III.2.2. La première guerre de Tchétchénie

Les Tchétchènes forment un peuple caucasien tardivement islamisé dans l'histoire, au XVIIIe siècle. Dès cette époque et jusqu'au XIXe siècle, ils ont résisté à la progression de la Russie tsariste qui cherchait à atteindre les mers chaudes du Sud en étendant son territoire au-delà du Caucase. La chute de leur chef Chamil, en 1859, a signifié leur capitulation. Grozny (qui signifie " la Terrible " en russe) est alors devenue une ville de garnison russe. Au cours de cette conquête, près de la moitié de la population tchétchène aurait été décimée.
En 1944, les Tchétchènes font partie des " peuples punis " par Staline pour leur collaboration avec l'ennemi nazi et sont, à ce titre, déportés en Asie centrale. Leur ancienne république est dissoute et leur territoire colonisé par des Russes et des Ossètes, jusqu'en 1957, date à laquelle la déportation a été suspendue et la république recréée par Khrouchtchev.
Ce long passé d'adversité est évidemment une source très vive de ressentiment des populations locales envers les Russes. Il n'est pas surprenant que cette hostilité se soit transformée en conflit ouvert après la chute de l'Union soviétique. En 1991, les nationalistes tchétchènes, dirigés par le général Djokar Doudaïev, proclament leur indépendance. Dans un premier temps, cette situation est tolérée par la Russie. Le conflit s'envenime lorsque la nouvelle république tchétchène refuse de signer le Traité fédéral russe, en 1992. Ce traité visait à associer au pouvoir central les 89 entités fédérées de la Russie ? une fédération complexe, alors menacée d'éclatement, où se multipliaient simultanément plusieurs mouvements sécessionnistes. La Tchétchénie, où se trouvent les indépendantistes les plus radicaux, est la seule république russe à ne pas avoir signé ce traité. Ce refus explique partiellement l?intervention militaire de la Russie, qui voulait ériger la Tchétchénie en exemple afin de contenir les autres mouvements sécessionnistes sur son territoire.
À la fin de 1994, l'armée russe intervient, avec la plus grande brutalité, dans le but de " rétablir l?ordre constitutionnel ". Cette première guerre de Tchétchénie post-communiste dure 21 mois et fait au moins 50 000 morts, surtout des civils. L'opération militaire qui devait être de courte durée, en regard de la supériorité matérielle des Russes, tourna au désastre : le matériel obsolète, les incohérences de commandement et les problèmes d'insubordination de certaines unités vinrent s'ajouter à la résistance opiniâtre dont les Tchétchènes firent preuve. S'attaquant indifféremment aux objectifs militaires et civils, l'armée russe fit preuve d'une grande brutalité qui choqua les opinions publiques dans le pays et à l'étranger.
Au printemps 1996, l'approche des élections présidentielles amena Eltsine à négocier : le général Lebed conclut un cessez-le-feu avec Zelimkhan Iandarbaïev, nouveau chef de la résistance (mai 1996). Boris Eltsine et Aslan Maskhadov (qui avait entre-temps succédé à Doudaïev, assassiné) signent un accord de paix en mai 1997. La question cruciale du statut de la Tchétchénie reste toutefois ouverte, un accord définitif devant être conclu en 2001.
Élu démocratiquement président de Tchétchénie en septembre 1997, Aslan Maskhadov se trouve à la tête d'un pays ravagé par la guerre. Il doit faire face à de puissants chefs de bandes armées, en partie financés par l?étranger. Son incapacité à endiguer la criminalité a contribué à rendre sa cause peu populaire auprès des Russes. Le territoire tchétchène est considéré comme une source d'instabilité régionale et un danger à la sécurité de la Russie.

III.2.3. La crise financière et politique

Le 9 août 1996, Boris Eltsine fut reconduit dans ses fonctions pour un mandat de 4 ans, remportant avec seulement 52 % des voix des élections qui montrèrent toute la vigueur des conservateurs puisque Guennadi Ziouganov, le candidat communiste, était arrivé en deuxième position.
Affaibli par la maladie qui le tint un moment éloigné des commandes du pouvoir, Boris Eltsine limogea le gouvernement de Tchernomyrdine en mars 1998 et chargea ce dernier, de former un nouveau gouvernement. Peu après, il appuya la candidature de celui qu'il considérait comme son « dauphin » : Sergueï Kirienko, pour prendre la tête du gouvernement. D'abord refusée par la Douma, l'investiture de Kirienko fut finalement approuvée. Ce dernier poursuivit une politique de type libéral mais, le 17 août 1998, la «monstrueuse crise financière», longtemps redoutée et annoncée dès avril, devant les sénateurs, par Tchoubaïs, le vice-Premier ministre chargé des questions économiques du gouvernement Tchernomyrdine, éclata. Le rouble s'effondra et, à sa suite, tout le système financier.
Ainsi sembla se clore la période d'ultra-libéralisme de la Russie post-communiste. De financière, la crise devint politique : le gouvernement Kirienko fut limogé le 23 août et Eltsine nomma Tchernomyrdine ministre par intérim. Par deux fois, la Douma refusa sa candidature, mais, le 11 septembre, elle accepta celle d'Evguéni Primakov (vieil apparatchik, chef du KGB de l'URSS en 1991 puis de la Russie jusqu'en 1996, où il devint ministre des Affaires étrangères). Celui-ci forma alors un cabinet où figuraient des adversaires résolus de la politique économique menée depuis 1992. Il tenta de faire coexister les extrêmes de l'échiquier politique, mais aussi d'enrayer l'effondrement financier du pays en rassurant les banques russes et étrangères, en renforçant le contrôle des changes et en rétablissant le monopole sur la «production et la vente au détail» des alcools forts pour pallier l'effondrement des recettes fiscales.
Cependant, ces premières mesures se révélèrent rapidement insuffisantes pour dégager les ressources nécessaires susceptibles d'enrayer la crise financière et de financer le budget. Politiquement affaibli par les camouflets successifs que lui infligea la Douma et par son incapacité à empêcher l'action de l'OTAN contre la Yougoslavie dans le conflit du Kosovo, Eltsine reprit le contrôle de l'Etat en nommant, le 12 mai 1999, le ministre de l'Intérieur, Sergueï Stepachine, à la tête du gouvernement et en désignant Viktor Khristenko et Nikolaï Aksenenko, vice-Premiers ministres. Trois mois plus tard, le Premier ministre était à son tour limogé par le chef de l'Etat et remplacé par l'ancien chef des services secrets, Vladimir Vladimirovitch Poutine.
Présenté comme le candidat de Boris Elstine à sa propre succession, le nouveau chef du gouvernement bénéficia de l'appui des électeurs lors du scrutin législatif qui fut organisé à la fin de l'année. En effet, pour la première fois depuis 1991, les partisans de Boris Eltsine purent disposer de la majorité à la Douma, la chambre basse du Parlement, grâce à l'apport des voix de l'«Union des forces de droite» (SPS) et d'une grande partie des cent cinq «indépendants».
La fin de l'année 1999 fut marquée par l'annonce du chef de l'Etat de quitter la direction du pays et de nommer le Premier ministre pour assurer l'intérim au pouvoir jusqu'aux prochaines élections présidentielles. Agé de 47 ans et jouissant d'une grande popularité, notamment à cause de la politique nationaliste qu'il adopta pour traiter le conflit en Tchétchénie, Vladimir Poutine fut plébiscité par plus de 52 % des électeurs pour devenir le nouveau chef de l'Etat en mars 2000 et désigna en mai Mikhaïl Kassianov à la direction du gouvernement.

III.3. Les années Poutine : le durcissement

En octobre 2002, la Russie comptait 145,2 millions d'habitants. Depuis 1989 la population a baissé d'environ 1,8 million. L'alcoolisme et un système de santé publique défaillant depuis la chute de l'URSS en 1991 sont notamment à l'origine de ce taux de mortalité élevé, en particulier parmi la population masculine.
L'espérance de vie à la naissance a encore reculé ces dernières années pour revenir à 65,3 ans en moyenne en Russie contre 67 ans en 1998, l'année terrible de la crise du rouble. De 25 à 40 millions de Russes vivent en dessous du seuil de pauvreté (moins d'un dollar par jour et par personne selon la Banque mondiale).
Le niveau de vie des Russes n'est toujours pas revenu à son niveau de 1991.Les disparités régionales sont si fortes, l'écart de niveau de vie entre Moscou et la province est si grand que " les habitants de la capitale et ceux de la périphérie ne parleront bientôt plus la même langue ", disent les Russes sous forme de boutade. Mais la situation s'améliore : le revenu des Russes (160 dollars en moyenne) devrait augmenter " de 46 % d'ici à 2010 ".

III.3.1. Les choix politiques de Poutine

Elu à la présidence le 26 mars 2000, Vladimir Poutine résume son programme en 3 grandes thématiques : " la verticale du pouvoir ", " la dictature de la loi " et " la démocratie dirigée ". Selon le discours officiel, dans un pays miné par la corruption et la délinquance, Poutine veut rétablir " la dictature de la loi ".
Pour le rétablissement international de la Russie, Poutine a clairement choisi le rapprochement avec les USA et l'Occident.
Les éléments de cette politique pro-occidentale : immédiate solidarité après le 11 septembre 2001, accord sur désarmement nucléaire (qui permet de ne pas continuer à entretenir un arsenal nucléaire pléthorique et coûteux), acceptation de l'élargissement de l'OTAN, soutien de la guerre contre Al Qaida en Afghanistan (qui légitime " la guerre anti- terroriste " en Tchétchénie), feu vert pour l'installation des troupes américaines en Asie centrale (avec cependant des résistances, notamment pour la Géorgie), accord avec l'Union Européenne sur l'enclave de Kaliningrad, volonté d'entrer dans l'OMC et l'OCDE. Le 28 mai 2002, les dirigeants des dix neuf pays membres de l'Alliance atlantique et le président Poutine ont signé un accord créant le nouveau conseil conjoint Otan-Russie. La phase de démocratisation n'a peut avoir été que provisoire, avancent certains : Poutine rétablit une Russie autoritaire, dans laquelle le principal combat pour le pouvoir, sa propre succession, se jouera à l'intérieur du Kremlin, et non pas avec des challengers extérieurs.
Pour prouver ce retour à l'autoritarisme, on peut avancer en particulier trois "éléments : la prise d'influence des forces de sécurité au sein du Kremlin, la Douma devenue pro-Poutine, et la mise sous contrôle des médias.
Les Siloviki au Kremlin :
Poutine semble encourager dans son administration les hommes issus des forces de sécurité, de l'armée et du ministère de l'intérieur, milieu dont il est issu : ces " Siloviki " (les forces de sécurité), majoritairement nationalistes et autoritaires remplacent les hommes de la famille, les proches installés par Eltsine. Il faut cependant relativiser ce pouvoir de Poutine.
Mais la Russie est vaste et n'est plus gouvernée de manière centralisée et il faut relativiser la " militarisation " de la fonction publique par les Siloviki. En effet, deux types d'acteurs sont très importants dans le système russe : 1. Les patrons d'entreprises qui exploitent les matières premières : les ressources financières de l'état dépendent pour moitié des ventes de matières premières ; le gouvernement est obligé de s'entendre avec eux. 2. Les dirigeants de régions et de villes, malgré les tentatives du pouvoir central pour mieux les contrôler.
Une Douma pro-Poutine ? :
Officiellement, Poutine n'a encouragé aucun parti lors des dernières législatives. Dans les faits, plusieurs partis se sont déclarés pro-Poutine.
Le plus fervent, Russie Unie, est le grand vainqueur des élections et frôle la majorité absolue avec 37,57% des voix au scrutin proportionnel.
Le parti ultra-nationaliste LDPR de Vladimir Jirinovski a gagné 11,45% des voix et la coalition nationaliste de gauche Rodina (La Patrie) 9,02%.
Les communistes, dont le parti est le seul structuré, reculent largement avec 12 % des voix, deux fois moins qu'aux législatives d'il y a quatre ans.
Les défenseurs des droits de l'homme et des libéraux pro-occidentaux ont connu une écrasante défaite avec une dizaine de siège sur 450. Iabloko et le SPS, les deux partis libéraux interlocuteurs des Occidentaux et fervents soutiens des réformes économiques, ne sont plus représentés à la Douma.
Cependant, l'intense lobbying des grands groupes au sein de la Douma a régulièrement empêché Poutine de faire passer des lois pour lesquelles il disposait pourtant d'une majorité. Il s'est publiquement emporté contre cette privatisation rampante de la Douma par le "big business".
C'est ainsi qu'en 2003, l'administration russe est montée à l'assaut du groupe Ioukos, le premier groupe pétrolier du pays, et de ses dirigeants. Cette attaque, officiellement pour fraude fiscale, a culminé le 25 octobre : Mikhail Khodorkovski, le plus riche et le plus connu des oligarques russes, patron de Ioukos est incarcéré dans la prison la plus vétuste de Moscou.
Khodokorsky s'opposait avec succès au Kremlin sur un choix de tracé d'oléoduc. Mais le ministère russe des ressources naturelles, favorable à un autre tracé vers le Japon, s'y est opposé au nom de l'écologie
Il manifestait haut et fort le souhait de briser le monopole des pipelines détenu par Transneft et négociait également avec les Américains Exxon Mobil et XXX pour leur vendre 40% du capital du tout jeune géant russe du pétrole issu de la fusion de Ioukos et de Sibneft.
Les entrepreneurs russes se trouvent ainsi sommés au travers de l'exemple Youkos de se placer au service du pouvoir.
Des médias sous contrôle :
Si les médias (et en particulier les télés) sont contrôlés, beaucoup d'opinions s'expriment librement (sur Internet), et l'économie est de plus en plus largement gérée par des intérêts privés. La disparition des chaînes des télé indépendantes ne relève pas toujours de manipulation du Kremlin, il y a aussi la volonté des grands groupes industriels et financiers propriétaires de ces chaînes de se concilier les bonnes grâces du pouvoir. Exercer son métier de journaliste est dangereux en Russie comme le montre le rapport 2003 de Reporters sans frontières :
" La Russie est, cette année encore, le pays d'Europe où le plus de journalistes ont été tués dans l'exercice de leur profession. Trois journalistes ont été assassinés, selon toute vraisemblance à cause des sujets qu'ils couvraient, affaires de corruption ou problèmes écologiques, sans qu'aucune enquête aboutisse. Quatre autres journalistes ont perdu la vie dans des accidents ou en couvrant la guerre en Tchétchénie. Enfin, loin des regards, des dizaines de journalistes locaux subissent l'arbitraire des pouvoirs régionaux, les procès des officiels et de nombreuses agressions ".
Les élections présidentielles de 2004 :
En l'absence d'adversaires de taille, le maître du Kremlin s'assure un second mandat sans contre-pouvoir. Le chef de l'Etat russe s'est fixé comme priorité des réformes économiques prudemment libérales, pour démanteler les « monopoles naturels » . C'est le score le plus élevé jamais recueilli lors d'une élection présidentielle en Russie. Vladimir Poutine a été réélu, dimanche 14 mars, avec 71,2 % des voix (selon les résultats portant sur 99 % des bureaux de vote). En mars 2000, il avait recueilli 53 % des suffrages. En 1996, Boris Eltsine avait obtenu 54 % des voix.

III.3.2. La seconde guerre de Tchétchénie

À l'été 1999, des groupes armés islamistes venus de Tchétchénie entrent dans la république autonome voisine, le Daguestan, sans l'appui des autorités tchétchènes, avec l'objectif d'y établir une république islamique. Au même moment, une série d'attentats en Russie fait 293 morts. Moscou attribue, sans preuve à l'appui, ces actes terroristes aux Tchétchènes, ce qui leur permet de conditionner l'opinion publique à une nouvelle intervention.
Le 1er octobre 1999, débute la seconde guerre de Tchétchénie, avec l'entrée des troupes russes sur son territoire. Grozny tombe le 1er février 2000. Vladimir Poutine installe une administration locale pro-russe sous la direction de l'ancien mufti (interprète officiel de la loi musulmane) Akhmad Kadyrov. Après trois ans de " pacification ", 80 000 soldats russes n'arrivent toujours pas à réduire les poches de résistance estimées à 5000 combattants. On ignore le nombre exact de victimes ? sans doute 40 000 ? de cette sale guerre, dont on ne sait d'ailleurs presque rien tant l'espace médiatique est sous contrôle militaire russe. Les Russes avaient tiré les leçons de la période 1994-1996, alors que les télévisions russes diffusaient largement des images de destructions et des entrevues de mères de soldats russes rendus prisonniers par les combattants tchétchènes.
Grozny compte aujourd'hui entre 50 000 et 100 000 habitants, alors qu'elle en regroupait 450 000 il y a une décennie. Rasée par des bombardements lors des deux conflits, certains analystes considèrent qu'il serait plus facile de reconstruire la capitale en un autre lieu que de tenter de restaurer les installations vétustes actuelles. Sur le plan social, environ 200 000 Tchétchènes sont réfugiés à l'étranger et 160 000 sont déplacés à l'intérieur de la province. Malgré les 90 000 emplois créés par l'administration pro-russe en 2001, le taux de chômage atteint les 80 %. La situation sanitaire est désastreuse ? 4200 cas de tuberculose ont été diagnostiqués entre 2000 et 2002 ? et la reconstruction est rendue difficile par le fait que 80 % du territoire est probablement miné. Dans ces conditions, il n'y a guère lieu de s'étonner que les efforts de Moscou pour rebâtir une autorité civile se soient heurtés à des obstacles insurmontables. Sur les 10 milliards de roubles ? 322 millions $US ? prévus pour la province dans le budget fédéral en 2000, seul un dixième a effectivement été investi... et on estime que seulement 38 % de cette somme sont effectivement parvenus à destination. Les forces fédérales russes, sous-payées, sont un facteur supplémentaire de désorganisation en généralisant la corruption, le pillage et les exactions à l'endroit de la population civile.

III.3.2.1. Les impacts régionaux du conflit

Les répercussions du conflit sur la scène régionale sont pour le moment assez limitées, faisant mentir ceux qui prédisaient un embrasement général du Caucase, voire une réaction en chaîne emportant d'autres " entités nationales " de la Fédération russe. Les principales conséquences du conflit s'observent dans les difficiles relations entre la Russie et la Géorgie, le seul pays à posséder une frontière commune avec la Tchétchénie. La Géorgie est prise en étau entre les très fortes pressions de la Russie ? qui aimerait utiliser son territoire pour mener, à revers, des opérations en Tchétchénie ? et sa volonté de neutralité.
Il faut dire que la Géorgie possède une minorité tchétchène autochtone, les Kists, d'environ 7000 habitants dans la gorge du Pankisi. Elle a accueilli, au début du second conflit, entre 7000 et 8000 réfugiés tchétchènes, dont un nombre important de combattants, estimés à 700, lesquels ont la potentialité de déstabiliser la Géorgie, un État faible qui arrive à peine à se relever de ses propres conflits civils. Aujourd'hui, la Russie accuse la Géorgie de servir de sanctuaire aux combattants tchétchènes et menace d'intervenir unilatéralement pour restaurer l'ordre dans la gorge du Pankisi. Craignant une intervention russe sur son territoire, la Géorgie mène, depuis août 2002, une opération anti-tchétchène à la grandeur du pays. Chassés du Pankisi, les combattants tchétchènes ont gagné la Russie, expliquant, en partie du moins, le regain des coups d'éclat de la résistance tchétchène.

III.3.2.2. Perspectives de sortie du conflit

Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont complètement libéré la voie à la Russie pour mener sa guerre en Tchétchénie. Depuis le début du conflit, Poutine affirme mener une guerre contre le terrorisme tchétchène qui aurait des liens avec le terrorisme international, voire avec Al-Qaïda. Les quelques critiques qui étaient adressées à Poutine se sont tues avec le déclenchement de la guerre au terrorisme international. Quelques actions d'éclat de combattants tchétchènes rappellent régulièrement au monde que la guerre est loin d'être terminée, telle la prise de plus de 800 otages, à la fois spectaculaire et tragique, en octobre 2002 dans un théâtre de Moscou, par un commando tchétchène exigeant la fin du conflit et le retrait des forces russes de Tchétchénie. Il n'y a pourtant pas de solution militaire envisageable au conflit. Si les troupes russes ne peuvent pas réellement contrôler le territoire qu'elles occupent, les combattants tchétchènes, en contrepartie, même s'ils reprenaient certaines villes, seraient incapables d'imposer un retrait des troupes russes en l'absence de volonté politique de Moscou. Il faudra donc tôt ou tard négocier, y compris sur le futur statut de la république. Tant que Moscou tente d'imposer ses interlocuteurs en nommant sur place des marionnettes dépourvues d'autorité, cela reste impossible. Les responsables russes devront traiter avec les représentants du président élu qui, malgré les critiques dont il fait l'objet, est le seul à jouir d'une légitimité reconnue. Dernier évènement en date, un attentat a coûté la vie, le 9 mai 2004, à Akhmad Kadyrov, dirigeant pro-russe de Tchétchénie lors d'un carnage à Grozny, où une trentaine de personnes auraient trouvé la mort, et non pas sept, comme l'affirme le bilan officiel et qui ruine les efforts constants de Moscou pour accréditer la fiction d'un « retour à la normale » en Tchétchénie. Il fait voler en éclats la « solution politique » de Poutine qui consistait, en manipulant les urnes, à légitimer le pouvoir de Kadyrov - un transfuge du camp indépendantiste qu'il a lui-même placé à la tête de la république dévastée en 2000 - pour mieux réduire le conflit à une confrontation entre Tchétchènes.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×